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Quand Dany le Rouge rejoint Manu le Blanc

Quand Dany le Rouge rejoint Manu le Blanc

Daniel Cohn-Bendit est En Marche… et dès le premier tour. Non ce n’est pas une boutade, simplement un autre de ces évènements inconcevables qui sont devenus maintenant la norme de cette présidentielle infernale. L’âme de la génération révoltée et insoumise s’est pliée au principe de réalité, en officialisant son soutien avec deux autres écologistes de taille – Jean-Paul Besset et Matthieu Orphelin – dans une tribune publiée dans Le Monde ce lundi 6 décembre.

La première chose que chacun se dit en voyant celle-ci, est que ce doit être forcément un calcul, que c’est uniquement un soutien destiné à faire barrage à la terrifiante vague bleue Marine. C’est pourtant ce que les auteurs de cette tribune tentent de démentir en premier. En effet, ils affirment que leur vote est avant tout un vote d’adhésion – « en positif » - et non pas seulement une décision prise à contre-cœur. Nous voilà donc en train de lire un texte rédigé par trois farouches représentants de l’anti-système et de l’anti-capitalisme cherchant à nous convaincre de leur enthousiasme pour l’incarnation la plus parfaite de cet establishment qu’ils ont tant combattu. Soit. A un moment où la majorité de l’électorat, surtout chez les jeunes, ne sait plus où donner de la tête, l'opinion d’observateurs avertis et chevronnés de la vie politique ne peut être négligée et mérite donc notre attention.

Commençons tout d’abord avec un court résumé du communiqué, qui s’articule grosso modo autour de trois axes principaux. Tout d’abord, les auteurs disent très clairement que Macron représente l’unique façon d’empêcher une victoire du Front National, car il est le plus à même de créer une dynamique de rassemblement autour des valeurs fondamentales du progressisme. A cet égard, les trois politiques n’épargnent pas leurs anciens amis (Mélenchon et Hamon), qu’ils ne considèrent plus en mesure de créer ce rassemblement, trop enfermés dans les paradigmes du « vieux monde ».

Ensuite, Macron incarne à leurs yeux une synthèse féconde entre les différentes polarités idéologiques qu’ils jugent anachroniques et dépassés. C’est surtout l'équilibre entre le réel et l’idéal qu’ils soutiennent, cette façon qu’a le candidat d’En Marche ! de marier les exigences du réel à des idéaux progressistes. Un état d’esprit qui ne sombre pas dans l’incantation est selon eux nécessaire pour construire un avenir durable.

Enfin, Macron incarne une démarche positive, le réalisme avec un sourire qui veut faire "sauter les verrous" de la société française. C’est là la force du candidat, le seul à leurs yeux capable de créer une dynamique, faisant valoir une vision à la fois réaliste et engageante de l’avenir.

De mon point de vue, l’axe le plus convaincant est sans doute le premier. Emmanuel Macron semble avoir trouvé un point d’équilibre qui répond à une demande forte chez l’électorat et qui est capable de constituer un pôle idéologique suffisamment vaste pour provoquer une défaite de l’extrême droite. Il a en face de lui un boulevard assez large pour englober les modérés de tous bords et assumer ce social-libéralisme d’une façon qu’aucun une autre formation politique actuelle ne peut le faire. Son concept du “progressisme” possède en effet un certain attrait, voire un certain charme, pour notre génération qui a grandi avec un pessimisme inné allié cependant à une volonté de défendre les ‘valeurs’ du progrès. Mais on voit déjà poindre les difficultés, les hésitations, les aller-retours, les campagnes de séduction incessantes pour garder cette majorité ultra-volatile. Car il est difficile de ne pas craindre qu’une fois qu’il s’agira de gouverner, tout cela ne vaudra plus grand chose face au bloc très soudé et aux propositions très concrètes de la droite nationaliste. 

Toutefois, au-delà de l’argument politique peut-on vraiment être convaincu du reste ? Précisons au passage que les auteurs admettent tout de même avoir des réserves : ils recommandent notamment à Macron de « muscler » son programme sur certains sujets tels que transition écologique. Mais n’est-ce pas justement là où s’arrête brutalement le potentiel du candidat Macron ? Ne se trouve-t-il pas précisément dans un espace politique où toute radicalité devient impossible et résulte en un tiède compromis sur chaque sujet ? Difficile de croire que d’anciens militants radicaux se laissent convaincre si facilement par cette illusion de la “synthèse” miraculeuse, si séduisante en théorie mais qui ne semble être en réalité qu’une zone grise flottant entre le libéralisme tempéré et le hollandisme social-liberal. La fragilité du positionnement de Macron ne lui permet justement aucune posture musclée, sauf peut-être sur des thèmes plus consensuels, tels que des sujets de société.

Ce qui trahit le plus la mollesse de ce soutien est son imprécision. Le caractère vague de la tribune est en effet à l’image de la rhétorique macronienne, qui fait son miel de cette capacité à rester dans le flou des « principes » et des « valeurs ». En réalité, le soutien exprimé par ces trois politiques semble être davantage une adhésion à la méthode Macron qu’à son programme. On n’y trouve pas un commentaire enthousiaste à l’égard d’une seule de ses propositions. Tout semble se confiner à sa capacité à « dépasser » les clivages, créer une « dynamique », à « affronter les complexités »… autant de formulations floues qui témoignent d’un refus d’entrer dans le détail. De peur, sans doute, que celui-ci ne mette à nu les divergences fondamentales entre la vision économique et sociale que propose Macron et celle que défendent depuis des décennies ces hommes politiques de la gauche radicale. Ce « réalisme » dont ils auréolent le candidat d’En Marche ! semble perdre de son sens lorsqu’il ne se limite qu’à une série de généralisations.

On ne nous dit d’ailleurs jamais de quel changement cet homme est le nom. Et cette tribune s’apparente davantage à une tentative désespérée de croire en un renouveau, peu importe lequel, qu’à une véritable adhésion idéologique. Un fatalisme que trahit cette phrase en particulier : « faudrait-il être aveugle pour ne pas voir où le courant porte […] ? ». Il faudrait donc voter Macron au seul motif qu’il enterrera le vieux monde pour incarner les nouvelles tendances du présent. Cela ne suffit malheureusement pas pour susciter de l’adhésion. C’est justement cette croyance qu’il faut à tout prix rompre avec les clivages, faire du neuf coûte que coûte, qui nous mène vers un débat stérile car c’est une posture qui relève davantage de l’irrationnel que du vrai débat d’idées. On se demande donc : cela n’est-il pas révélateur d’une forme de cynisme ? D’une résignation à accepter qu’aujourd’hui l’homme compte plus que les propositions, la démarche plus plus que le programme ?

Enfin, le symbole est triste et puissant. C’est celui de Danny, le héros de la génération 68, celui qui a toujours défié tous les codes et qui a jusqu’à présent permis aux progressistes de continuer à espérer, à genoux devant le réalisme tempéré et hautain d’un banquier d’affaires. Voilà l’homme qui n’a jamais voulu porter de costard, contraint de faire l’éloges de celui qui l’élève comme un symbole suprême de la réussite. Impossible donc de lire cette tribune sans un certain pincement au cœur. 

par Julian Blum

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