La folle campagne

La folle campagne

C’est une campagne à la House of Cards à laquelle les Français assistent depuis près de 6 mois, faite de multiples rebondissements, totalement imprévisible à droite comme à gauche. Marine Le Pen est au plus haut dans les enquêtes d’opinion et devrait se qualifier sans mal pour le second tour. Ensuite, l’émergence d’Emmanuel Macron et sa remarquable conquête de l’électorat prouve qu'il est possible de s’imposer sans le soutien d’un grand parti. Le positionnement « hors système » devient même un argument électoral efficace. L'écrasante victoire de François Fillon et le retrait de François Hollande furent les grandes surprises de la fin de l’année. Enfin, dernier acte, le choc des révélations sur le candidat des Républicains et le déferlement médiatique qui s’en est suivi, jusqu’à l’annonce hier de son maintien dans la course à l’Elysée.

Au cœur du scandale

Jamais pareille situation ne s’est produite sous la Ve République, et le Pénélope Gate est un épisode de plus dans cette campagne Invraisemblable. Avec sa décision de maintenir sa candidature, Fillon abat sa dernière carte. Rester dans la course est un choix audacieux et les défis sont grands pour avoir une chance de redevenir crédible. Inverser la tendance, stopper l’hémorragie dans les sondages, puis tenter de reconstruire une relation de confiance avec les électeurs constitue un tour de force politique.

Face à la controverse, de nombreuses voix se sont élevées chez les Républicains pour un remplacement en urgence. Comment continuer à mener compagne dans un tel contexte ? Sauf que très vite, la stratégie du plan B s’est révélée inapplicable, faute de personnalité crédible. Le parti n’avait que des mauvaises solutions face à lui. Aucune personnalité crédible ne pouvait reprendre le flambeau et il aurait été difficile de s’imposer, rassembler, et créer de toute pièce une nouvelle dynamique à quelques semaines des élections, signifiant une défaite à coup sûr dès le premier tour. Quid du programme porté par ce dernier et en faveur duquel s’est largement prononcé l’électorat de droite ?

Aucun homme providentiel à l’horizon donc, François Fillon le savait et a rappelé la légitimité de son élection à la primaire, écartant définitivement toutes velléités des ténors du parti de lui chercher un successeur.

Une affaire qui soulève de nombreuses interrogations

Après une communication chaotique, sa défense lors de la conférence de presse donnée ce lundi 6 février est globalement bien menée et devrait consolider le socle de droite. Mais cette grande opération transparence arrive tard et l’ampleur de l’onde choc dans l’opinion a été mal évaluée. Dans le contexte économique qui est celui de la France, les sommes perçues ont de quoi choquer, tout particulièrement la part touchée par les enfants du couple, étudiants à l’époque, alors même que les jeunes Français subissent de plein fouet les problèmes d’emploi. Sans oublier le rapport particulier à l’argent dans notre société, sujet sensible voir tabou. Le caractère légal importe finalement relativement peu, contrairement à l’angle moral. Au-delà de l’émotion suscitée, des questions de fond se posent. Chacun se fera son opinion sur la moralité de M. Fillon, mais cette affaire est loin d’être une exception. Les hautes fonctions de l’Etat s’accompagnent de privilèges qui ne sont désormais plus acceptables, qu’il s’agisse de rémunérations ou de l’opacité qui entoure certaines pratiques, en l’occurrence l’encadrement des attachés parlementaires.

L’intervention de la justice en pleine campagne présidentielle constitue en outre une première. La France a une tradition de cloisonnement entre la vie politique et judiciaire en période électorale, les magistrats restant à distance des candidats. Mais cette affaire sort à quelques semaines des élections, et la justice ne peut rester en dehors sans être accusée de partialité. On peut tout de même s’interroger sur l’ambiguïté autour de la séparation des pouvoirs : il s’agit d’un principe constitutionnel, mais confère-t-il une certaine impunité aux candidats ?

Le rôle des médias est également un élément central dans le contexte actuel. Peuvent-ils influencer l’opinion publique et le destin politique d’un homme. En aurions-nous trop fait ? L’opinion publique finit par se lasser après deux semaines passées à vociférer sur le sujet, loin des sujets de fond pourtant essentiels, ce qui permet d’ailleurs maintenant à François Fillon d’étayer son plaidoyer contre l’acharnement médiatique, une stratégie utilisée par d’autres avant lui.

On note enfin une certaine porosité entre les sphères judiciaire et médiatique, avec des procès-verbaux d’audition au Parquet National Financier très vite révélés dans la presse. Un constat de plus en plus courant dans les affaires « à scandale » et qui pose problème vis-à-vis du secret de l’instruction et de l’éthique dans le journalisme, preuve que la question morale ne concerne pas que les hommes politiques.

Des candidats en pleine zone d’incertitude

À l’arrêt depuis dix jours, la campagne Fillon devrait désormais pouvoir redémarrer, avec potentiellement le soutien de la majorité de son camp. Mais comment redevenir audible, recréer un rapport de confiance et parler à des citoyens se sentant trahis et écœurés ? Conserver le soutien de la droite en dépit des événements est réalisable, mais le mal est fait, et séduire suffisamment d’électeurs pour atteindre le second tour est un défi autrement plus difficile à relever.

Pendant ce temps, face à lui, Macron gagne du terrain. Pour l’ex Ministre, quitter le gouvernement et poignarder Hollande dans le dos comme Brutus assassina son père était le meilleur moyen de se « délivrer » du lourd bilan du quinquennat, qui a finalement eu raison de Manuel Valls. Le flou autour de son programme lui permet de ratisser large, et il profite désormais de la conjoncture, jouant la carte de l’anti-establishment. Cette combinaison gagnante le porte à 23% des intentions de voix, juste derrière la favorite Marine Le Pen.

Mais les choses pourraient se compliquer dans les prochaines semaines. La percée de Hamon reste à confirmer, les effets de la victoire à la primaire n’étant que temporaires. Il parvient tout de même à siphonner l’électorat de Mélenchon et pourrait récupérer les voix des verts en s’alliant à Jadot. La très attendue présentation de son programme pourrait cependant faire des déçus, il ne pourra concilier les attentes de tous ses supporters actuels, très antagonistes. Efficace sur les questions d’économie, Macron risque d'être plus en difficulté sur la défense, la laïcité ou le multiculturalisme, sujets de prédilection de Marine Le Pen.

Dans une campagne aussi complexe, émettre des hypothèses est hautement hasardeux. Avec l’élargissement de l’offre politique, les candidats se situent dans une zone d’incertitude autour d’une vingtaine de pour-cent. Il est impossible à l’heure actuelle de savoir ce qu’il adviendra de la campagne Fillon, si Hamon parviendra à créer une dynamique après l’effet positif de la victoire aux primaires, ni comment évoluera Macron dans les sondages quand il aura enfin détaillé ses propositions. Une chose est sûre, le débat sur le Penelope Gate a suffisamment duré, et le temps est venu de recentrer le débat sur les problèmes que vivent quotidiennement nos concitoyens.

Par Yann Damour

Que propose vraiment Jean-Luc Mélenchon ?

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#PenelopeGate sur Twitter : Fillon contre-attaque !

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