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Jean-Baptiste Moreau : d'agriculteur à député

Jean-Baptiste Moreau : d'agriculteur à député

     Agriculteur en Creuse depuis 2006 sur l’exploitation familiale, Jean-Baptiste Moreau est éleveur et sélectionneur de vaches limousines. En 2012, alors élu à la présidence de sa coopérative comptant plus de 800 éleveurs et 45 000 vaches, il est loin de s’imaginer que sa carrière électorale ne fait que commencer. Après avoir rejoint le mouvement En Marche ! dès son lancement, il participe activement à l’élaboration du programme agricole du candidat Emmanuel Macron avant d’être investi pour les élections législatives. Le 18 juin 2017, il est élu député de l’unique circonscription de la Creuse avec plus de 58% des voix.

  • Qu’est-ce qui vous a séduit chez Emmanuel Macron et vous a convaincu de vous lancer dans cette aventure ? 

Ce qui m’a d’abord séduit dans la démarche c’est qu’on ne venait pas avec un programme tout fait depuis Paris, mais qu’il était construit à partir des remontées du terrain, des enquêtes réalisées directement auprès des gens dont on faisait remonter les préoccupations. C’est ce qu’on appelait à l’époque la Grande Marche.

J’ai ainsi pu faire remonter sur l’agriculture un certain nombre de choses de mon quotidien sur ce que je pensais souhaitable de voir dans le programme. J’ai alors été contacté assez rapidement par Audrey Bourolleau qui était la conseillère agricole du candidat Emmanuel Macron. On a alors élaboré le programme à plusieurs mains.

Je n’avais à l‘époque pas du tout de visée législatives, c’est ma rencontre avec Emmanuel Macron au Salon de l’agriculture qui a été l’élément déclencheur. J’ai été présenté par François Patriat, on a échangé un bon moment puis à la fin de la discussion, il m’a dit : « Pourquoi tu ne te présentes pas aux législatives ? ». Je lui ai d’abord répondu que je n’avais pas le temps et beaucoup de choses à faire (rires).

Puis la réflexion est venue petit à petit et j’ai finalement présenté ma candidature au mois de mars, j’ai été investi début avril et j’étais parmi les quatorze premiers candidats présentés lors de l’Emission politique sur France 2.

Quand j’ai été investi au mois d’avril, rien n’était gagné, on était loin d’être sûr du résultat. D’ailleurs j’ai gardé  le mot qu’Emmanuel m’avait écrit à l’époque : « Je compte sur toi ! » et j’avais répondu : moi je compte surtout sur toi par ce que si tu n’es pas élu, on ne va pas faire grand-chose. Il faut être clair, on a gagné surtout grâce à lui, on a tous fait campagne bien sûr mais on a gagné sur son nom.

« Il faut être clair, on a gagné surtout grâce à lui. »
Hémicycle de l'assemblée nationale

Hémicycle de l'assemblée nationale

  • Comment avez-vous vécu la transition d’agriculteur à député ? Votre exploitation et vos vaches vous manquent-elles ?
Troupeau de vaches limousines

Troupeau de vaches limousines

Je suis encore éleveur puisque j’ai encore mon élevage et j’y retourne tous les weekends. C’est important de conserver une activité à coté pour garder un peu les pieds sur terre mais c’est vrai que la transition a été un véritable tourbillon, j’ai vécu ça comme une grande lessiveuse : arriver dans un groupe de 300 députés qui ne se connaissaient pas, trouver ses marques dans un monde inconnu. Toutefois les débuts ont certainement été plus faciles que pour d’autres, j’avais une très forte spécificité qui est l’agriculture et qui n’est finalement pas tant représentée que ça dans l’hémicycle. Je me suis alors tout de suite installé dans ce rôle de « référent » sur les questions agricoles.

  • À quoi ressemble votre journée type aujourd’hui ? Quelles sont vos missions principales ?

Je partage mon temps entre Paris et la Creuse ; je suis à Paris du lundi au jeudi soir avant de rentrer en Creuse. Paris c’est une succession de rendez-vous : le travail en commission, le travail au niveau du groupe agriculture, le travail de relation avec les ministères… Je fais partie d‘un groupe qui se réunit régulièrement chez Christophe Castaner pour remonter un peu l’ambiance du groupe, remonter les préoccupations des territoires. Je suis également amené à aller de temps en temps à l’Elysée avec les conseillers politiques du Président.

Il y a également le dossier des États généraux de l’Alimentation auxquels j’ai choisi volontairement de ne pas participer au niveau national car je n’ai pas vocation à tout phagocyter ; mais avec quelques collègues du groupe on s’est chargé d’organiser au niveau local les réunions pour faire remonter les idées des territoires.

  • L’agriculture française est en crise et connaît actuellement de nombreuses difficultés (rémunération insuffisante des producteurs, volatilité croissante des prix, multiplication et sur-transposition des normes, sentiment d’un manque de reconnaissance de la société...). Au regard de votre propre expérience, vous considérez-vous depuis votre élection comme un porte-parole d’un monde agricole qui souffre ?

Oui clairement et je suis d’ailleurs identifié comme tel, mais plus que porte-parole je suis là pour essayer d’améliorer la situation et faire des propositions concrètes pour défendre notre agriculture. Il y a encore beaucoup de travail à faire notamment sur les filières d’élevages qui rencontrent un problème d’image.

« Je suis là pour relever des problèmes mais aussi pour y répondre. »

En début de semaine, je suis ainsi allé à une rencontre organisée par la Fondation pour la Nature et l’Homme (Ex-fondation Nicolas Hulot) sur le bien-être animal. Il y avait bien sûr autour de la table des représentants du mouvement vegan et même si on ne tombera jamais d’accord -je n’espère d’ailleurs pas les convaincre- c’est toujours intéressant d’entendre ce qu’ils ont à dire parce que leurs arguments reposent souvent sur une méconnaissance des pratiques d’élevages et sur les fausses idées qu’ils s’en font. 

J’ai également pour mission de faciliter le dialogue entre le pouvoir et la profession. Il y avait par exemple un fort apriori négatif  de la part du monde agricole sur l’arrivée de Nicolas Hulot à la tête du Ministère de la Transition écologique. J’ai beaucoup discuté avec lui et je suis très proche de Brune Poirson, une de ses secrétaires d’Etat. J’essaye de faire comprendre à la profession que ce n’est absolument pas un ennemi de l’agriculture, loin de là, et que c’est quelqu’un qui comprend très vite les choses y compris dans leurs conceptions économiques. Il faut juste échanger, expliquer et non pas se braquer les uns contre les autres, ce qui n’a jamais servi à rien.

« Nicolas Hulot n’est pas un ennemi de l’agriculture, loin de là. »
  • La première phase des États généraux de l’alimentation sur la condition des producteurs s’est achevée avec le discours d’Emmanuel Macron à Rungis. Pourtant, sur le terrain, beaucoup de producteurs ne se sentent pas concernés par cette consultation et restent pessimistes sur sa portée effective. Qu’attendez-vous de ces États généraux ? Avez-vous des exemples de mesures concrètes à destination des agriculteurs qui devraient être prises à l’issue de cette consultation ? 

La mise en place d’un nouveau système de contractualisation basé sur une inversion de la hiérarchie des normes sera une des principales réformes de ces  États généraux.  Les prix  seront calculés à partir des coûts de production déterminés par des indicateurs neutres proposés par l’interprofession en collaboration avec l’observatoire des prix et des marges. Bien sûr, on sait bien que les coûts de production dans l’agriculture peuvent varier du simple au double d’une exploitation à l’autre, il faut donc trouver une moyenne qui corresponde au maximum de situations. Les contrats de filières indiqueront donc à la fois la façon de calculer les coûts de production et les perspectives d’évolution de la filière elle-même car il y a aujourd’hui une demande forte du consommateur pour aller vers une production plus durable et on ne peut pas lui demander de payer plus cher s’il n’y a pas en face la garantie d’une certaine qualité.

« La course aux prix bas  détruit à peu près un milliard de valeur chaque année. »

Mais pour y parvenir, il va certainement falloir modifier le code du commerce et le code rural. Le droit européen à la concurrence devra également être révisé pour pouvoir échanger au niveau tarifaire ; des avancées très concrètes au sein de la négociation « omnibus » sont réalisées. Nous avons une fenêtre de tir très intéressante à exploiter, il faut maintenant que les interprofessions fassent leur partie du travail.

Toutefois  la loi ne résoudra pas tous les problèmes. S’il n’y a pas au niveau des interprofessions et au niveau des producteurs les capacités d’ententes et d’échanges d’informations pour ne pas jouer les uns contre aux autres, on pourrait mettre en place n’importe quelle loi : nous n’arriverons pas au résultat. Le modèle coopératif doit ainsi apporter son lot de réponses. La coopérative, dans son acception originelle, est aux mains des agriculteurs. C’est dans ces lieux-là qu’ils discutent et c’est la coopérative qui commercialise, c’est donc elle qui est à même de peser le plus lourd face aux intermédiaires et à la grande distribution.

« Sans véritable entente au niveau de la production et de l’interprofession, aucune loi ne résoudra les problèmes. »
  • Beaucoup d’agriculteurs -notamment les éleveurs- sont vent debout contre la signature de nouveaux traités de libre-échange (CETA, Mercosur) et craignent une concurrence déloyale puisque les producteurs de ces pays ne sont pas soumis aux mêmes contraintes qu’en Europe. Qu’en sera-t-il réellement ?

Au niveau des accords internationaux, il faut absolument éviter de mettre en concurrence directe la production française avec des productions venant d’autres pays qui ne satisfont absolument pas les mêmes normes sanitaires et environnementales. Sur le CETA, c’est  plus compliqué car les négociations étaient déjà quasiment terminées lorsque nous sommes arrivés aux manettes… Mais certaines conditions doivent être respectées, la viande importée doit être non OGM, non hormonée et pour être tout à fait honnête ils n’ont pas forcement cette filière de créée, les quotas précédents d’importations n’étaient déjà pas remplis… Ce qui ne doit pas nous empêcher de rester vigilants. En revanche, sur les accords Mercosur et les autres à venir, le Président de la République a confirmé que seuls les produits issus de mêmes modes de production qu’en Europe pourront être importés. 

  • À l’heure où l’Union Européenne a voté la prolongation de l'utilisation du glyphosate pour 5 ans, vous avez rejoint la mission parlementaire d’information sur les produits phytopharmaceutiques. Quel est le but de cette mission ? L’agriculture européenne peut-elle vraiment se passer de cet herbicide alors que l’exigence de compétitivité n’a jamais été aussi élevée ?  

Cette mission d’information parlementaire a pour objectif d’évaluer les alternatives au glyphosate. Aujourd’hui la toxicologie du glyphosate n’est plus la question, des études montrent qu’il est dangereux, d’autres prouvent le contraire. Le véritable enjeu c’est qu’il n’y a plus d’acceptation sociétale pour consommer des produits avec des résidus de glyphosate. À partir de là, il faut en sortir si on veut redonner confiance dans l’agriculture.

Emmanuel Macron a annoncé une sortie d’ici trois ans, car on sait très bien que plus on se fixe une date lointaine et moins on se mobilisera pour arriver à trouver une solution. Il faut donc que la recherche française se mobilise à fond sur ces thématiques-là. Elle aura les moyens nécessaires pour le faire et il faut maintenant trouver les solutions car on ne peut pas laisser tomber les agriculteurs sans les accompagner économiquement ou techniquement sur cette voie, notamment en agro-écologie où le glyphosate est essentiel dans le cas de la conservation des sols et des pratiques de non-labours. De plus, il est nécessaire que dans les trois ans, on entraine tous les autres pays européen avec nous sinon c’est se tirer une balle dans le pied. 

En ce qui concerne les alternatives en tant que telles, je ne crois pas au produit miracle qui remplacera le glyphosate parce que de toute façon il finira par être aussi nocif, ou moins efficace ou très couteux. Je pencherai davantage sur une évolution des pratiques culturales et des successions d’espèces qui peuvent limiter l’implantation d’adventices pérennes par exemple.

« Que le glyphosate soit dangereux ou pas, ce n’est plus le problème. »

Accompagner la transformation des modèles de production est une des grandes ambitions de ces États Généraux de l’Alimentation. Comment l’État peut accompagner la transformation de notre agriculture vers des modèles plus durables en phase avec les attentes des consommateurs ? Est-ce la fin de la diversité des modèles agricoles français, notamment de l’agriculture dite « intensive » ?

Non le but n’est pas de mettre fin à la diversité des agricultures ; ni d’atteindre 100% d’agriculture biologique, ça ne serait d’ailleurs pas souhaitable pour le bio lui-même. Il y a aujourd’hui une demande qui est supérieure à l’offre, il faut donc arriver à combler la demande. Ça serait ridicule de continuer à importer des produits bios car c’est contraire à sa philosophie. En revanche convertir toute la ferme France en agriculture biologique risquerait de peser à la baisse sur le prix des produits bios, on voit bien déjà certaines grandes surfaces qui font le bio moins cher, c’est complètement aberrant, le bio entraine une augmentation des coûts de production, il faut qu’ils soient payés en conséquence.

Ce qui est certain c’est qu’il faut aller vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement.  Mais j’aimerais souligner que beaucoup a déjà été fait en termes de réduction des intrants, réductions des antibiotiques en élevages ; les bandes enherbées ont réduit  sensiblement les quantités de résidus dans l’eau... Contrairement à la caricature qui est souvent faite, il y a quand même eu des évolutions significatives.

Au niveau européen et de la politique agricole commune, des négociations sont en cours afin de mettre en place des mécanismes assurantiels pour faire face aux aléas climatiques et économiques et permettre aux agriculteurs de faire évoluer leurs exploitations en limitant les risques en cas d’imprévus.  Je souhaite également qu’un certain volet d’aide à la production et à la conversion en agriculture biologique ou au moins vers des systèmes plus qualitatifs soit maintenu.

  • Comment résorber le fossé qui semble se creuser entre les agriculteurs et une société de plus en plus urbanisée ?  

Il faut d’abord apprendre à mieux communiquer sur notre travail notamment avec les moyens d’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, avec Twitter. Il ne faut pas hésiter à parler et échanger avec les opposants et nos détracteurs, même si parfois on doit s’accrocher à la table. Mais si on ne parle pas, c’est nous qui passons pour « les méchants ».

Enfin, si on veut motiver les jeunes à s’installer à reprendre une exploitation, il est indispensable de retrouver une rentabilité car d’un point de vue bassement économique, on a beau avoir la passion pour l’agriculture, si on perd de l’argent tous les jours, on ne motivera pas les jeunes. Et en plus d’une rentabilité, je pense que la montée en gamme - qui nécessite plus de technicité, en se passant au maximum des phytosanitaires et d’un certain nombre d’engrais  est un bon moyen de parvenir à redonner une dignité du travail.

propos recueillis par Edouard Fouquet, Eléonore Beau et Nicolas Berthomé

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