Adieu, Michel !

« Moi aussi je suis social-démocrate ; un social-démocrate, c’est quelqu’un qui accepte la machine à produire du capitalisme et qui cherche à en corriger les conséquences négatives ». C’est en ces termes, si bien choisis, que Michel Rocard décrivait son attachement politique à un courant aujourd’hui volontiers détourné – sinon vidé de sa substance initiale, ou bien mal compris - : la social-démocratie.

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Celui qui nous a subitement quitté le samedi 2 juillet dernier, aux alentours de 18h, était un homme de conviction. Des convictions, d’aucuns prétendent qu’il n’y en a plus en politique aujourd’hui. Michel Rocard, assurément, nous avait prouvé le contraire. Résolument européen et doté d’un réformisme sans faille, il aura marqué l’histoire de la gauche et restera l’une des figures emblématiques de la vie politique française de la seconde moitié du XXème siècle.

Son parcours reste somme toute très classique. Sciences Po puis l’ENA : c’est presque trop banal pour ce jeune homme issu d’une famille protestante. Son père, Yves, normalien et brillant physicien, rêvait que son fils fasse Polytechnique. Il était hors de question de se tourner vers la politique. Et pourtant, comme l’ironie fait souvent bien les choses, c’est par le biais de son père que Michel Rocard découvrit son âme socialiste, lorsqu’il allait nettoyer ses laboratoires et côtoyait, ici et là, une partie du monde ouvrier.

Énarque, oui, mais militant

Puis Michel Rocard va, un à un, gravir les échelons, affiner son parcours militant et politique. A Sciences Po, il a été secrétaire des étudiants socialistes. A la sortie de l’ENA, il devient Inspecteur Général des Finances puis dirige le Parti Socialiste Unifié. EN 1969, il gardera sans doute un souvenir amer de l’élection présidentielle où, candidat, il ne parvint à recueillir que 3,61% des suffrages exprimés.

Ce n’est qu’en 1974 que Michel Rocard rejoint le Parti Socialiste, créé cinq ans plus tôt lors du Congrès d’Epinay. Et c’est en 1977, lors d’un autre congrès, à Nantes, que M. Rocard affirmera haut et fort ce qui restera comme l’une de ses marques de fabrique : son appartenance à la « deuxième gauche ».  La deuxième gauche – ou la gauche rocardienne – c’est celle empreinte d’une sensibilité « girondine, régionaliste et autogestionnaire », volontiers opposée à une première gauche « étatiste et jacobine ».

Lors du Congrès de Metz, en 1979, rocardiens et mitterrandiens vont se déchirer. Comme souvent, c’est Mitterrand qui aura le dernier mot puisque la motion de celui qui deviendra Président deux ans plus tard l’emporte avec 47% des voix. En 1983, M. Rocard devient Ministre de l’agriculture. Et il s’y plaît.

Un grand Premier Ministre

Mais c’est surtout en tant que Premier Ministre, de 1988 à 1991, que l’homme a marqué les esprits ; ses accomplissements sont de taille : il aura fait voter le RMI (revenu minimum d’insertion) et la CSG (contribution sociale généralisée), mis fin à la guerre en Calédonie, créé la transparence d’Etat ou encore l’encadrement des écoutes. C’est aussi lui qui a permis, en partie, le sauvetage de Renault et d’Air France. Sous Rocard, on décrit le conseil des ministre comme « royal » : lors du rendez-vous traditionnel du mercredi matin, il fallait demander la permission avant de prendre la parole.

Au-delà du politique, l'homme

Mais ce qu’on retient de Michel Rocard, au-delà des réformes, c’est l’homme. Un homme bien à part dans le monde politique que l’on connaît. A part, précisément parce qu’il est toujours resté fidèle à lui-même. Il est le premier à avouer qu’il n’est pas un chasseur : sa vocation n’a jamais été de commander. Plus encore, il a toujours martelé qu’il ne ferait jamais de réforme dans l’optique d’un bénéfice électoral direct, précisément parce qu’il n’en voyait pas l’intérêt profond pour le pays. Cette philosophie, ce n’est plus celle qui domine dans la vie politique actuelle, où règnent le culte de l’immédiateté et le dogme de la réussite électorale à tout prix.

Un de ses grands combats, aussi – et durant toute sa vie – a été la défense d’une vision du « temps long » plutôt que du « temps court ». Dans une interview à Human, film-documentaire de Yann-Arthus Bertrand, il déclare : « Les bonnes choses sont lentes à naître. N’accordez jamais trop d’importance à ceux qui ne parlent que du court terme, du jour qui vient, sans s’occuper de la semaine suivante ». Cette réflexion, il la mêle volontiers à l’évolution des médias en général. Pour lui, nous sommes passés d’une presse d’information à une presse de divertissement, laquelle appauvrit le débat puisqu’elle a pour seul but de plaire au public.

Il restera bel et bien de Michel Rocard des grandes idées : décentralisateur plutôt que jacobin, partisan de la réduction du temps de travail, d’une TVA verte et d’un protectionnisme éducateur. Son ami, l’économiste et coprésident de Nouvelle Donne Pierre Larrouturou, avec qui M. Rocard a coécrit, en 2013, le livre La gauche n’a plus le droit à l’erreur, dira même à son propos : « s’il parlait tellement d’économie, s’il voulait donner à tous les citoyens les moyens d’en comprendre les rouages, c’était pour désembourber la politique de l’économisme ambiant, rompre avec le tout-économique et construire une société d’équilibre, de frugalité et de convivialité ».

L'Europe, son dernier combat

C’est au Parlement européen que Michel Rocard terminera sa carrière politique en tant que député PSE (parti socialiste européen) de 1994 à 2009. L’Europe, un autre grand combat de M. Rocard.  Fervent défenseur d’une politique industrielle européenne et très critique à l’égard du rôle joué par la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, il affirmait sur France 2, le 18 mai 2014, au micro de Laurent Delahousse : « Je suis obligé de constater que l’Europe est en train de mourir ». Une bien triste vérité, amplifiée, deux ans plus tard, par la sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne. A l’heure où les dogmes et les préjugés gagnent du terrain, la mort de « Rocky » nous rappelle, peut-être, la nécessité d’avancer ensemble, et d’aller, pas à pas, vers ce qui ressemble à la seule issue de secours possible : une Union politique.

Milan MALIK

Antoine GUENEAU

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