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Finkielkraut et Nuit Debout: retour sur une farce médiatique

Mais que s’est-il passé vendredi 16 avril place de la République pour déchaîner autant les passions ? Un affrontement entre militants d’extrême droite, antifascistes et CRS ? Un guillotiné ? La réalité est beaucoup plus ennuyeuse : un vieil essayiste nostalgique d’une France colonialiste s’est engueulé avec trois alcooliques (encore assez sobre pour reconnaître un polémiste douteux). Malheureusement le polémiste s’appelle Alain Finkielkraut et le cirque s’est déroulé à la Nuit Debout parisienne ce qui nous a donc condamné à assister à un énième débat stérile, hypocrite et futile dans les médias. La droite a voulu faire de ce non-événement le début de la fin du mouvement qui tente, tant bien que mal, de réfléchir à un nouvel horizon démocratique en France. Un horizon pour l’instant bouché par tant de choses qu’il est inutile d’en faire la (longue) liste ici. Pour résumer cette comédie (aux allures de tragédie grecque) j’emprunterais à l’article du Point ses sous-titres (un tel talent dramatique ne saurait être perdu).

Acte I : Le lynchage évité de justesse

Tout commence par deux vidéos qui montrent la terrible expulsion de l’académicien de la place de la République. N’en déplaise à beaucoup, on ne voit pas dans les vidéos une foule emmener de force Finkielkraut et sa femme hors de la place mais une demi-douzaine de participants lui crier « facho », « casse toi ». Le philosophe réplique par les mêmes insultes qu’il déplorera plus tard : « fascistes », «  pauvre conne ». Un match nul en somme.

https://www.youtube.com/watch?v=0XWuQbRCo18

Mais où sont donc les milliers de participants de la Nuit Debout qui auraient expulsé Finkielkraut ? Car c’est là que réside la grossière manipulation de beaucoup de médias et de personnalités politiques : mettre les milliers de participants (pour la plupart pacifiques et ouverts au débat) dans le même sac que la poignée de personnes ayant insulté le polémiste. Évoquer la colère de quelques-uns tout en omettant de mentionner le service d’ordre qui demande aux gens de se calmer ou la personne qui invite Finkielkraut à rester (lui disant « mais t’as le droit d’être là ») est tout simplement une distorsion de la réalité.

La scène prend une tournure encore plus risible lorsque Finkielkraut répond à un journaliste du Cercle des Volontaires qui lui demande des précisions sur ce qu’il vient de se passer. L’écrivain pousse la victimisation à l'extrême, s'imaginant déjà en martyr de la liberté d'expression, il explique être venu « juste pour écouter », que l’on a voulu « purifier la place de la République de ma présence » et que « si 3 ou 4 personnes n’étaient pas intervenues je me serais fait lyncher ».

https://www.youtube.com/watch?v=Fk4mh6BrFbc&ebc=ANyPxKqhRfb86f5uwDtXwSRW9JlOL8WhwLcPpH2L-cgnfUcRQqxqMicLAfziE4PDdbh-w9Z1YHEDGLqnYZJMU4qEzG3hSB2CNA

Acte II : "Cette démocratie, c'est du bobard"

En faisant l’amalgame entre le comportement condamnable d’une demi-douzaine de participants et les milliers de participants qui composent le mouvement à travers la France, les antis Nuit Debout tentent lâchement de décrédibiliser le mouvement tout entier. En effet le manifeste de Nuit Debout est assez explicite sur sa volonté de discuter, d’échanger, et refuser à quelqu’un l’accès à la place sous prétexte que ses idées diffèrent des siennes est contraire à cet esprit démocratique.

Screenshot (145)
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Tout se passait donc bien pour les opposants à la Nuit Debout jusqu’à ce qu’un article d’Europe 1 vienne entailler le mythe du philosophe bâillonné : Finkielkraut a en fait pu déambuler sur la place et assister à l’Assemblée populaire. Ce n’est que lorsqu’il s’est éloigné de celle-ci et s’est avancé de la statue qu’il a été pris à parti. Or j’étais également ce soir-là place de la République et la majorité des personnes, ou bien dans un état second, ou qui rejettent le système politique dans son intégralité, (le second n'étant pas une conséquence du premier) se trouvaient (et ce fut le cas à chaque fois où je m'y suis rendu) à l’opposé de la tribune près de la statue.

Si l’épisode Finkielkraut a pris une telle dimension c’est aussi parce que quelques heures plus tôt, Yanis Varoufakis, l’ancien ministre de l’économie grec, avait pris la parole sur la place. L’ingrédient rêvé pour mettre en évidence le sectarisme de Nuit Debout. Sauf que, si il a été bien mieux accueilli que Finkielkraut, son discours a aussi été ponctué de « vendu » et autres adjectifs peu flatteurs.

Nuit Debout est né d’une volonté de se réapproprier la politique, confisquée jusqu’alors par des personnalités politiques sur-médiatisées. On peut dès lors mieux comprendre, même si cela ne les excuse en rien, l’hostilité de certains participants vis-à-vis de Finkielkraut qui fait d’abord partie intégrante d’un système médiatico-politique très fermé que Nuit Debout tente d’ouvrir et, en plus, défend des idées sûrement à l’autre extrême de ceux qui l’ont chahuté. On peut d’ailleurs se demander si l’affaire aurait fait autant de bruit si Finkielkraut n'était pas autant médiatisé...

Acte III : "La tolérance selon la gauche"

La droite, l’extrême-droite et tous les antis Nuit Debout se sont bien sûr tout de suite servi de l'amalgame qui leur tendait les bras pour essayer de ridiculiser un mouvement qui se dit tolérant. C'était enfin la preuve que Nuit Debout n'est qu’un « groupuscule révolutionnaire qui distingue ceux qui y sont les bienvenus et ceux qui ne le sont pas » pour le Figaro ou une « repolitisation sectaire » comme le suggère Libération.

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Le problème c'est que Nuit Debout ne cautionne pas ces comportements. Inutile donc de lui donner des leçons de morale, de pluralisme ou d'ouverture. Le mouvement ne reconnaissant aucun membre ou représentant (puisque chacun est libre de rejoindre ou quitter celui-ci à tout moment) il ne peut pas être porté responsable des initiatives (déplorables, antidémocratiques et profondément stupides car préjudiciables pour l'image du mouvement entier) personnelles de quelques personnes.

On ne peut pas attendre de chacun des individus qui participent aux Nuits Debout d'être plus exemplaire que la moyenne. Car c'est bien ce que l'on tente de reprocher à ceux qui se sont montré agressifs envers Finkielkraut, en les accusant à la fois de ne pas être neutre politiquement parlant et incapable de contenir leur animosité. Mais dans un article du blog de Mediapart, deux étudiants du service d'ordre de samedi soir, répondent à ces tentatives de décrédibilisation.

D'abord, « jamais la Nuit Debout n'a eu cette prétention de neutralité politique qu'exige abusivement de nombreux médias ». Si le rassemblement a pour vocation de permettre le débat entre tous les citoyens, il est d'abord issu « d'un mouvement social s'opposant au projet de loi travail ». Ensuite, il est hypocrite d'attendre des participants une « impossible amnésie politique» concernant les idées du philosophe. Si ces écrits divisent, une chose est sûre: Alain Finkielkraut est un penseur obsédé par la question de l'identité et a souvent fait polémique.

De plus, en se rendant le temps d'un soir à la Nuit Debout parisienne, et en se comportant de manière aussi déplorable que ses opposants, le philosophe est aussi coupable du discrédit jeté sur le mouvement puisqu'il était ce soir là... un participant à la Nuit Debout comme un autre.

Acte IV: C'est celui qui dit qui l'est (le titre n'est pas du Point)

Intéressons nous maintenant à cette fameuse liberté d'expression à laquelle Finkielkraut et ses défenseurs attachent autant d'importance. La règle du « c'est celui qui dit qui l'est » semble ici s'appliquer à la lettre. Pour ne citer qu'eux, le fameux « taisez-vous!» de Finkielkraut ne célèbre pas vraiment la pluralité d'opinion qu'il regrettait au micro du Cercle des Volontaires. Quand à l'extrême droite (qui critiquait si ouvertement l'atteinte aux libertés du polémiste), on se souvient tous du défilé du Front National du 1e mai 2015 où des journalistes avaient été pris à parti par Bruno Golnisch, député européen frontiste, avant d'être agressés physiquement par des militants.

https://www.youtube.com/watch?v=hDvfg63Auv4

Si l'on prend un petit peu de recul, on se rend compte au final que la victime de samedi soir n'est peut-être pas aussi évidente. Car au final, Finkielkraut, qui n'en n'est pas à sa première polémique, a vu son image sûrement moins vaciller que celle du mouvement Nuit Debout. Dès dimanche, Libération s'interrogeait sur ce qui avait pu pousser « suffisamment lucide pour anticiper les réactions que sa présence à Nuit debout ne pouvait que susciter» à se rendre tout de même là bas.

Le philosophe explique n'être venu  « que pour écouter, je ne venais même pas pour intervenir ou pour faire valoir mes idées». Mais étant invité de façon régulière à s'exprimer dans les médias, ses opinions sont connus de tous. Ses idées lui collent tellement à la peau que, sa seule présence, qu'il le veuille ou non, était un message. Impossible au fond de savoir s'il a réellement souhaité que les événements se déroulent comme ils se sont produits mais au fond peu importe. Seul les conséquences sont visibles et durables et quelles sont-elles ?

Nuit Debout s'est fait accuser d'être un mouvement sectaire et intolérant, Alain Finkielkraut a fait parler de lui, qui plus est en tant que victime de « gauchos » qui, ne pouvant soutenir un débat avec lui, ont préféré « purifier» la place de sa présence. Et pour parachever le tout, le polémiste a pu ainsi profiter d'une tribune dans le Figaro où il nous livre son analyse qu'il doit avoir depuis le début du mouvement : « Tout le monde s'en fout de Nuit Debout. Tout le monde s'en fout sauf les médias qui cherchent éperdument dans ce rendez-vous quotidien un renouveau de la politique et lui accorde une importance démesurée».

Épilogue

J’ai écrit cet article car voir autant de mauvaise foi dans les médias, sur les réseaux sociaux me désespère. Sans vouloir partager avec Finkielkraut un côté technophobe, internet semble remplacer le bistrot du coin. Un endroit où pleut sans discontinuer des torrents de tweets et autres commentaires facebook, qui trouvent dans la précipitation, la fausse bienveillance, et l’hypocrisie (au service d’une haine souvent mal dissimulée et mal justifiée) un terreau fertile pour se reproduire dans le néant intellectuel. J’espère que cet article aura, pour cette fois du moins, permis de sortir du piège politico-médiatique qui chaque jour rivalise d’inventivité pour discréditer des initiatives courageuses comme Nuit Debout, préférant mettre en avant toujours les mêmes Finkielkraut du moment qu'ils fassent le « buzz ».

Fabien Marchesini

@FabienMD

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