En Marche: qui s'en réjouit, qui s'en agace ?

Mercredi 6 avril, Emmanuel Macron a lancé à Amiens son propre mouvement, En marche. Macron veut ce mouvement apartisan, dynamique, et qui a pour objectif de libérer la France de tous ses blocages afin de la faire avancer. Mais qui est réjouit par l’annonce de la création de En marche et qui ne l’est pas ?

Ils s’en réjouissent:

Pierre Gattaz, président du MEDEF.  Père spirituel refoulé d’Emmanuel Macron, il ne pouvait que donner sa bénédiction à celui qui l’a comblé pendant bientôt deux ans d’audacieuses petites phrases néo-libérales (voir le quizz Qui l'a dit : Emmanuel Macron ou Pierre Gattaz ? ). N’ayant manifestement pas bien saisi dans quel sens Macron voulait avancer (le concept du "pas à droite, pas à gauche" mais vers l’avant peut en effet poser problème à ceux qui n’ont pas un grand sens de l’orientation), Pierre Gattaz a déclaré sur France Inter "s’il peut avoir un petit peu de recul et je dirais, lancer un grand débat en France à un an d’une échéance importante pour le pays, je trouve ça plutôt rafraîchissant". On notera l'ingéniosité de l’utilisation de l’adjectif "rafraichissant" qui, sorti de son contexte, peut effectivement plutôt faire penser à une pub assez chaude pour Coca Cola, mais qui, ici, veut sans doute convier le message que Macron est "frais". N’est-ce pas une raison suffisante pour se présenter en 2017 ? Macron affirme qu'il ne sera pas candidat. Pierre Gattaz, grâce à ce "rafraichissant" vocabulaire arrive donc à nous faire comprendre toute la sympathie qu'il porte à l'égard du projet politique de notre ministre de l'économie, tout en utilisant des termes assez confus pour ne pas que le lien filial soit trop évident. Gattaz aura toutefois du mal à rivaliser avec Hollande et sa fameuse "alacrité" pour décrire la bonne santé mentale du président algérien Bouteflika. 

Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre (LR). Pour être sûr de reprendre la garde du petit Macron à Pierre Gattaz, le sénateur de la Vienne s'est montré sur France 2 très complaisant à l'égard du jeune ministre. Macron aurait "cette forme de clarté, d'intelligence précise", "une certaine forme de puissance" semblable à...Valéry Giscard d'Estaing ! Trop heureux que Macron fasse "bouger un peu le vieux socialisme"  avec ce qui peut être perçu comme une provocation face au PS, Raffarin va jusqu'àdéclarerqu'il "ne vois aucune incompatibilité entre Emmanuel Macron et Alain Juppé", voyant même en Macron le potentiel Premier ministre de Juppé.

La plupart des humoristes français. Si Stéphane Guillon regrette le départ de Nicolas Sarkozy de l’Élysée, il a pu, comme l'ensemble de ses congénères, se consoler de l'arrivée massive des social-libéraux au gouvernement. Chaque sortie de Valls ou Macron est en général une grande source d'inspiration pour nos comédiens et chroniqueurs:

http://www.dailymotion.com/video/x42z8bl

(à partir de 3:38)

François Hollande (pas compté dans la catégorie "humoristes français" malgré sa blague sur En Marche à retrouver ici). Pour de nombreux observateurs, le chef de l'État serait en effet dans la combine depuis le début. Le "club politique" de Macron servirait ainsi à rameuter des électeurs centristes ou de la société civile dans le giron de François Hollande en vue de 2017, alors qu'ils étaient jusqu'ici plus prompts à soutenir Alain Juppé.

Ça les agace: 

Jean-Luc Mélenchon. Cela ne suprendra personne que l'ancien co-président du Parti de Gauche soit agacé par cette annonce mais plutôt que de le traiter de social-traître, Mélenchon innove et préfère en rire: "ça fait rigoler un peu parce que les gens qui ont mis en panne tout le système et l'économie du pays qui font un truc qui s'appelle En Marche ça fait rire". Pour lui En Marche n'est qu'une manoeuvre pour préparer la campagne présidentielle de François Hollande. Mélenchon serait-il inquiet qu'on lui vole la vedette à gauche en 2017 ? Ça ne lui ressemble pas.

Macron lance son mouvement "En marche" : "Ce sont eux qui ont mis en panne le pays" @JLMelenchonhttps://t.co/Da76XRF8rz

— France Info (@franceinfo) 7 avril 2016

Manuel Valls (et 85% du gouvernement). Avec ce nouveau mouvement, Macron risque en effet de doubler son patron car il s'assure une vie politique après le gouvernement avec une structure et une base militante pour continuer à porter ses idées. Manuel Valls, qui est à peu près sur le même créneau idéologique que Macron, ne doit pas bien vivre ce pari sur l'avenir d'un subordonné, qui jouit déjà d'une plus grande popularité que lui.

Le catalan est coincé (car ce n'est pas avec les quelques 150 000 électeurs qui ont voté pour lui à la primaire socialiste de 2011 qu'il peut prétendre à prendre la tête d'un parti politique). Il ne peut pas créer lui ausi son propre mouvement qui officialiserait une guerre des égos et marginaliserait François Hollande. Renvoyer Macron ne donnerait à ce dernier que plus de liberté pour construire son projet et le rendrait moins responsable du bilan économique de la France puisqu'il ne serait resté que deux ans à Bercy. Mieux encore, cela lui permetterait de se placer en victime de l'immobilisme socialiste de Valls (qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre), immobilisme qui l'aurait empêché d'appliquer son avant-gardiste programme économique. Manuel Valls semble donc contraint d'attendre la fin du quiquennat avant de pouvoir essayer de reconquérir le terrain perdu face à Macron.

Publiquement, Valls s'est contenté de dire qu'il "serait absurde de vouloir effacer" les différences entre la droite et la gauche, un constat soutenu par la majorité du gouvernement: de Myriam el Khomri à Jean-Marc Ayrault en passant par Najat Vallaud-Belkacem.

Alain Juppé. Après les propos de Jean-Pierre Raffarin on peut s'en étonner, mais l'initiative d'Emmanuel Macron n'a apparemment pas beaucoup plu à Juppé...une forme de solidarité entre Premiers ministres ?  "Le rôle d'un ministre qui a une charge aussi importante que M. Macron [...] ce serait de s'investir à fond dans l'efficacité du travail gouvernemental plutôt que de préparer sa trajectoire personnelle pour plus tard". Il n'a pas tort. Et peut-être est-il également inquiet qu'Emmanuel Macron se serve de ce mouvement pour que les voix du centre, qui lui sont aujourd'hui acquises, se dirigent plutôt vers une candidature Hollande en 2017.

Henri Guaino. L'ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, ne voit, lui, pas du tout dans En Marche le début d'une possible coopération avec Emmanuel Macron. Pour bien se faire comprendre il dresse sur France 2 la liste "des différences absolument fondamentales" entre eux deux. Guaino rejette en fait toute la politique néo-libérale de Macron: "Il vous explique, quand il s'agit de la flexibilité du travail, qu'au fond, l'ennemi de l'emploi, c'est le salarié qui a un emploi en CDI. Comme si en faisant peur à ceux qui ont un emploi on allait donner un emploi à ceux qui n'en ont pas". Si En Marche n'était pas nécessaire pour savoir que Macron penche à droite, le lancement du mouvement aura permis à Guaino de faire son coming out socialiste. À moins qu'il ne soit le dernier représentant du "gaullisme social" ?

Ainsi, le mouvement En Marche, et de manière générale Emmanuel Macron, ne laissent personne indifférent. Alors coup de comm' sans lendemain ou début d'une mutation durable des institutions politiciennes ?

Fabien Marchesini

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