#NuitDebout : une mobilisation partie pour durer ?

Depuis le jeudi 31 mars à Paris, des manifestants contre la Loi Travail occupent la place de la République. Le but : reprendre le mode d'action des "Indignados" espagnols ou du mouvement "Occupy Wall Street", c'est à dire occuper des lieux publics tout en cherchant ensemble des nouvelles formes de démocratie. Le mouvement connaît un certain succès puisque si les manifestants sont à chaque fois dispersés dans le calme par les forces de l'ordre tard dans la nuit, cela fait quatre soirs de suite qu'ils reviennent pour exprimer leur ras-le-bol. Portrait d'un mouvement de type nouveau en France. 

Un mouvement dans la continuité des manifestations contre la Loi Travail

« Nuit debout » est né dans la soirée du 31 mars 2016, après les manifestations contre la loi El-Khomri. Des dizaines de personnes ont commencé à se rassembler place de la République, en ayant la possibilité de prendre la parole, pour que chacun exprime son mécontentement quant à ce projet de loi. Le but de ces "nuits debout" est d'occuper toute la nuit des lieux de manifestations symboliques partout en France, et en particulier la place de la République à Paris.

Depuis jeudi dernier, le nombre de manifestants qui revient sur cette place nuit après nuit grandit, tandis que l'on s'organise sur le terrain : des stands fleurissent, des abris contre la pluie quelque peu précaires se sont construits avec des bâches en plastique, une infirmerie a pu être mise en place. On trouve même une cantine avec un prix libre et des scènes improvisées pour les musiciens : bref, tout est fait afin de permettre une occupation durable des lieux dans une ambiance plutôt festive et bon enfant.

Des tours de paroles s'organisent : ceux qui désirent prendre la parole au mégaphone s'inscrivent sur une liste qui circule dans l'assemblée, et chacun attend patiemment son tour. Le langage des signes des "Indignés" espagnols a été repris : pour marquer leur approbation ou non à ce qu'il se dit au mégaphone, les participants peuvent lever les mains en silence pendant que chacun y va de sa critique. Toutes les résolutions adoptées par les "assemblées populaires sont adoptées au seuil de 80% des votants.

Une communication efficace

A l'heure d'Internet, des réseaux sociaux et de l’hyper-communication, il ne suffit plus de se rassembler physiquement sur une place publique pour faire entendre sa voix. Ainsi, les participants au mouvement #NuitDebout voient leur mobilisation relayée par un compte Twitter et un compte Périscope tenu par Rémy Buisine, un internaute de 25 ans, community manager de profession et qui se dit pourtant "non-politisé". Des images, des vidéos des nuits successives de mobilisation circulent donc facilement sur les réseaux sociaux et permettent de rendre compte de la réalité de la mobilisation, ainsi que de son déroulement. Les organisateurs du mouvement numérotent afin de marquer les esprits les jours successifs de mobilisation à partir du 31 mars : ainsi, le premier avril devient le 32 mars et le 2 avril se transforme en 33 mars, etc...

Quelque chose d'inédit jusque lors s'est déroulé le dimanche 3 mars : alors que la Place de la République devait compter en tout et pour tout 1000 personnes, la retransmission de la mobilisation sur l'application Périscope a vu se connecter simultanément 80 000 personnes pour la regarder. Ce qui fait pour le mouvement autant d'audience qu'une chaîne de la TNT, tandis que ce direct a explosé le record du nombre de personnes connectées simultanément sur l'application en France. Cette retransmission pourra être même un élément déclencheur de participation à cette mobilisation pour certains individus qui jusque là se tenaient à l'écart de celle-ci. Comme Snapchat, Périscope est donc très certainement amené avec cette retransmission historique à devenir un outil de communication politique comme le sont devenus Facebook et Twitter.

Un mouvement politique ? 

Reste à déterminer pour les participants de ces #NuitDebout, comme pour ses observateurs s'il s'agit d'un mouvement politique ou bien d'un mouvement "citoyen". Interrogés à plusieurs reprises par les journalistes envoyés sur place, ceux-ci ont tout de suite démenti vouloir faire de la politique, malgré le fait que leur positionnement initial s'inscrive dans une opposition à la Loi Travail. Pour ces manifestants, il s'agit surtout de se réapproprier un espace public de parole, qui favorise au maximum l'échange et permette à chaque citoyen de s'exprimer.

D'ailleurs, si quelques politiques comme Pierre Laurent (PCF) ou Jean-Christophe Cambadélis (PS) se sont rendus sur place pour constater le déroulement de la mobilisation, aucun politique n'a été récupéré ou plébiscité par le mouvement. Le premier secrétaire du PS s'est d'ailleurs félicité d'un "printemps de la re-politisation" même si il estime que dans l'état actuel des choses le rassemblement ne pourra pas durer si il ne remporte pas plus d'adhésion. Jean-Luc Mélenchon pour sa part s'est interdit tout récupération politique mais a déclaré qu'il serait "fier" d'être récupéré par les manifestants de #NuitDebout. La seule personnalité érigée en figure de proue du mouvement a été l'économiste Frédéric Lordon, qui a pris la parole jeudi soir devant les manifestants dans un discours engagé qui a galvanisé ces derniers.

Un futur incertain

Enfin, est-ce que ce mouvement pourra s'institutionnaliser à la manière des "Indignés" espagnols et déboucher sur un parti politique similaire à Podemos ? Au sein même des participants, deux lignes s'opposent : d'un côté, ceux qui souhaiteraient voir #NuitDebout se transformer en un parti politique et présenter des candidats aux élections, afin de "faire de la politique autrement". De l'autre, ceux qui refusent de "jouer le jeu du système" et qui souhaitent que le mouvement reste la propriété intégrale des citoyens qui le font vivre, afin d'éviter toute récupération et de conserver la pureté initiale de cette initiative citoyenne.

Dans tous les cas, quelque que soit la durée de vie de #NuitDebout, on ne pourra pas nier le fait que ce type de mobilisation - inédit en France - apporte un vent de fraîcheur sur le climat politique délétère actuel du pays.

Matthieu Lefebvre du Preÿ

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