Loi Travail : quand l'incompétence gâche le bon sens

Les années se suivent et se ressemblent pour le gouvernement de François Hollande. Elu de justesse sur un programme franchement à gauche, il n’a pas su fédérer les Français, loin de là. En fait, il n’a même pas essayé, à la différence d’un Sarkozy qui se rêvait en vain en réconciliateur de la France du Oui et de celle du Non. Aujourd’hui, tout ce qu’entreprend le gouvernement échoue. De la déchéance de nationalité qui risque d’être piteusement retirée, faute de majorité, à la loi Travail, qui enflamme les débats, Hollande est perpétuellement en échec.

De cette déconfiture, à laquelle les Français semblent s’être résignés, on peut dégager deux raisons : d’une part, la communication du gouvernement et, d’’autre part, le malaise idéologique du PS.

Avec la Loi Travail, le gouvernement est plus que jamais dans la tourmente

Nicolas Sarkozy avait bien compris la place (trop) importante donnée à la communication dans la vie politique à l’heure des réseaux sociaux. Il avait su les manier avec une certaine dextérité, qui avait toutefois confiné au pathétisme à la fin du quinquennat. Voulant rompre avec le style “hyperprésident” sarkozyste, Hollande s’est présenté comme un Président "normal", une suite logique de sa campagne présidentielle où il n’avait guère brillé par son efficacité, mais au contraire par son calme et sa stature. Dommage qu'il en ait oublié de communiquer. A tel point que Manuel Valls, dont la communication est la seule véritable compétence - on se souvient de la guerre asymétrique menée contre Dieudonné -, lui faisait de l’ombre lorsqu’il était place Beauvau. En le nommant Premier ministre, Hollande espérait probablement que Valls encaisserait les coups à sa place étant donné son hyperactivité médiatique. Il n’en fut rien. Le couple présidentiel a vu sa côte décroître à vitesse grand V. Les critiques contre Hollande ne se sont en rien dirigées vers le Premier ministre. Qu'ils se rassurent : il y en a eu pour les deux. Et les problèmes de communication ne sont toujours pas réglés. Les exemples ne manquent pas, entre le nouveau découpage des régions bâclé à la dernière minute par Matigon, et la récente Berezina à l’occasion de la loi El Khomry. Revenons-y.

"La prudence s’imposait, le gouvernement n’en a eu cure. Hollande voulait que l’Histoire conserve de lui l’image d’un Président réformiste, courageux et lucide. Il n’en sera rien. Hollande restera le Président de l’échec."

On reproche à la loi Travail - surnommée loi El Khomri puisque c'est à la mode d'attribuer tout le mérite d'une loi au seul ministre - d'être trop libéral. Je m'inscris dans la lignée des anti-libéraux traditionnels pour qui le libéralisme demeure une idéologie néfaste. Attention au syndrome Reine des neiges ("Libérez ! Délivrez !") : la libéralisation de notre Code du travail ne doit pas être menée à tord et à travers.

Toutefois, cette loi Travail, débarrassée de ses éléments les plus polémiques, est une mesure de bon sens. Il faut alléger le Code du travail, devenu asphyxiant pour des petites entreprises déjà en manque d’oxygène au vu de notre croissance atone. Cette mesure aurait dû passer comme dans du beurre. L’Allemagne l’avait fait puissance 10, l’Italie aussi. Les Français devaient se résoudre à cette loi devenue une évidence. Une communication efficace, un peu de pédagogie, un brin de concession sociale pour faire passer le tout aux syndicats surexcités, aurait suffit à faire passer cette "réformette".

C’était oublier l’incompétence du gouvernement et le contexte de fronde au PS, qui s’ajoutent à la difficulté quasi génétique de réformer la France dans le domaine du travail. Quel Président ne s’est pas heurté à des manifestations monstres quand il s’agissait de réformer le temps de travail, les retraites ou les allocations chômages ? La prudence s’imposait, le gouvernement n’en a eu cure. Porté par une toute nouvelle orientation sociale-démocrate, façon Gerhard Schröder, Hollande voulait que l’Histoire conserve de lui l’image d’un Président réformiste, courageux et lucide. Il n’en sera rien. Hollande restera le Président de l’échec.

Attention au syndrome Reine des Neiges : "Libérez ! Délivrez !"

"Fléxisécurité" : plus flexibilité que sécurité...

Hollande a aussi eu faux sur sa ligne de conduite politique : élu sur un programme de gauche, il agit comme la droite une fois au pouvoir. Il est vrai qu’il est difficile de “tout casser” quand on arrive au pouvoir, il n’empêche qu’il aurait tout à fait pu appliquer le programme sur lequel les Français l’avaient élu. Il a préféré se montrer conservateur économiquement : les hollandais - enfin ce qu’il en reste - pourront bien disserter sur une prétendue lucidité, Hollande a menti effrontément à ses électeurs. Et le mensonge en politique demeure scandaleux. Ils contribuent au divorce croissant entre les Français et les politiques (voir à ce sujet l'article : Pouvons-nous encore croire en la politique ?)  Comment voulez-vous remobiliser les Français si les politiques font l’inverse de ce qu’ils promettent ? Hollande n’est bien sûr pas le seul - notre ancien Président manie lui aussi le mensonge à la perfection, voir : Le mensonge Sarkozy. Mais cela n'excuse en rien notre actuel Président.

Ainsi, exit la taxe à 75% pour les grandes fortunes, et place à la réforme du travail, orchestré par… le Medef. Comment voulez-vous que la gauche ne s’embrase pas avec un tel comportement de la part de leur prétendu chef ? Négocier avec le Medef, c’est la pire trahison possible et imaginable. Hollande pensait probablement les autres syndicats gauchistes morts et enterrés, en raison de leur marginalisation idéologique. Là encore le diagnostic du Président est erroné : les manifestations de ce mois de mars ont encore une fois démontré la puissance idéologique et médiatique des syndicats. Contrairement au PS, ces structures vieillissantes occupent toujours une place centrale dans le monde du travail. La précarisation des emplois et les délocalisations sont leurs nouveaux chevaux de bataille.

"La loi Travail a coupé la gauche d'une réserve de voix historique : les jeunes"

Congrès de la SFIO en 1920 : la gauche du XXIème siècle est méconnaissable

Le virage social-démocrate - “social-traître” aurait dit Mao - de Hollande a parachevé l’oeuvre de division d’une gauche de plus en plus écartelée, en situation de mort cérébral. J'ai consacré un article entier : La sociale-démocratie hollandaise n'est pas de gauche, à analyser "le glissement idéologique de la gauche vers ce que le gouvernement nomme « social-démocratie », mais qui correspond en réalité à une politique de droite, libérale-libertaire, européiste et capitaliste" sous l'impulsion de François Hollande et de ses deux lieutenants Manuel Valls et Emmanuel Macron. La loi Travail a coupé la gauche d'un de ses viviers électoraux majeurs et historiques : les jeunes.  Les troubles advenus dans le bastion gauchiste de la Sorbonne-Tolbiac soulignent cette rupture électorale qui risque d'impacter les résultats socialistes aux présidentielles. Après les ouvriers, les jeunes quittent en masse le Parti socialiste. Le parti de Jaurès, Guesde, Lafargue et Blum est-il condamné à devenir celui des bourgeois "lilis" - libéraux-libertaires ?

Elie COLLIN

Les nouvelles règles de l'élection présidentielle

De l'intérêt de plus de machiavélisme en politique