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Alternative Für Deutschland, ou comment le "FN allemand" atteint des scores inégalés

Dimanche 13 mars se tenaient en Allemagne trois élections régionales : dans le Bade-Wurtemberg, en Rhénanie et en Saxe-Anhalt. Si ces élections n’avaient pas un caractère majeur, elles constituaient le dernier test de popularité grandeur nature pour les différents partis politiques outre-Rhin, avant les élections générales au Bundestag de septembre 2017.

Et pour cause, les Allemands s’en rappelleront pendant longtemps. Le parti Alternative Für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AFD), de tendance libérale-conservatrice et populiste, a atteint des scores inégalés. Il fait ainsi son entrée dans les trois parlements régionaux, devançant même le Parti Social-Démocrate, le SPD, dans deux d’entre eux. L’Union Chrétienne-Démocrate (CDU) d’Angela Merkel a quant à elle connu une journée cauchemardesque, subissant des revers dans les trois Länder, notamment dans le Bade où elle perd 12% par rapport à 2011.

Fondé il y a à peine trois ans, l’AFD collectionne les succès électoraux et s’enracine dans le paysage politique allemand. Axé principalement sur des thématiques économiques à ses débuts, comme le refus du sauvetage de la Grèce et l’abandon de l’euro, il a peu à peu abordé des questions plus politiques comme l’immigration. En 2015, la « crise des réfugiés » l’a propulsé sur le devant de la scène, en faisant parfois même le centre du débat public.

 Alternative Für Deutschland : une success story

Fondé en février 2013 par des individus appartenant plutôt aux classes aisées : économistes, haut-fonctionnaires, journalistes, le parti s’oppose avant tout à la politique monétaire européenne. À savoir : le sauvetage de la Grèce et la monnaie unique. Considérant que l’Allemagne n’a que trop payés pour les autres, les leaders de l’AFD réclament la fin de l’aide à Athènes et l’expulsion de la zone euro des pays qui ne respecteraient pas les consignes budgétaires. Mais le parti critique également le « virage à gauche » de la Chancelière Angela Merkel, qui ne représenterait plus la droite conservatrice et gouvernerait en fonction des sondages d’opinions.

Avec les élections législatives de septembre 2013, l’AFD entame sa première campagne électorale. Ne bénéficiant d’aucune subvention publique et souffrant d’un manque de visibilité évident, le parti ne remporte pas moins de 4,8% des suffrages, ratant de 0,2% seulement son entrée au Bundestag. Déjà, ce résultat sonne comme une petite révolution dans le très calme et très mesuré débat politique allemand.

Depuis, l’AFD ne cesse de progresser dans les urnes. En mai 2014, le mouvement récolte 7% des voix et deux sièges de députés européens. La même année se tiennent trois élections régionales : dans le Brandebourg, en Saxe et en Thuringe, où le parti récolte respectivement 12%, 9,7% et 10,6% des voix. En 2015, l’Alternative fait son entrée dans les parlements régionaux de Brême (5,5%) et de Hambourg (6,1%). Dimanche dernier, l’AFD a triomphé, remportant 15,1 % des voix dans le Bade-Wurtemberg, 12,6% en Rhénanie et 24,2% en Saxe-Anhalt. Notons qu’à chaque fois, il s’agissait de la première participation de l’AFD, qui a donc réussi son entrée dans huit parlements régionaux, soit la moitié des seize Länder, du premier coup.

Pourquoi un tel succès ?

Tout d’abord, les premiers électeurs de l’AFD sont les déçus de la CDU, qui estiment que cette dernière a trahi à maintes reprises ses électeurs. Dans un premier temps, en acceptant le sauvetage de la Grèce alors que la Chancelière Merkel s’y était opposée, puis en abolissant le service militaire pour faire de l’armée allemande une armée de métier, ou encore en annonçant en 2011, consécutivement au tsunami au Japon, la sortie du nucléaire d’ici 2022. Trois questions épineuses, pour ne citer qu’elles, qui représentent autant de couleuvres que les sympathisants et les électeurs de la CDU ont dû avaler ces dernières années.

Déjà en septembre 2013, l’AFD avait récolté près d’un million de voix lors des législatives de septembre. Huit mois plus tard, aux européennes de mai 2014, elle doublait son score pour atteindre les deux millions de suffrages. Et à l’époque, n’était pas encore apparue la question des « migrants ».

En effet, ce sujet aura été, pour des centaines de milliers d’anciens sympathisants de la Chancelière, « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». En annonçant que l’Allemagne accueillerait sans limites tous les réfugiés qui se précipitent à sa frontière, Angela Merkel a commis une faute politique considérable. Elle a surtout donné un formidable coup de main à l’AFD. Fermement opposé à l’afflux massif de migrants en Allemagne, l’AFD adopte une position aux antipodes de celles défendues par l’ensemble des partis politiques allemands. Sa position est quasiment unique, et elle bénéficie d’une attention accrue de la part des médias. Sans surprise, son discours séduit un nombre toujours plus croissant d’Allemands.

 La nuit du Nouvel An à Cologne

Dans la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 2016, des centaines de jeunes femmes son sexuellement agressées aux abords de la gare centrale de Cologne. D’abord étouffée par les services de police municipaux, l’affaire sort en place publique quelques jours plus tard. Des centaines de plaintes ont été déposées pour agression sexuelle, et au moins deux femmes ont été violées. Les chiffres gonflent de jour en jour et l’Allemagne, pays plutôt paisible et peu habitué à ce genre d’actualité, se trouve sous le choc. Rapidement, l’enquête fait apparaître que la majorité des personnes impliquées et interpellées sont soit des immigrés fraîchement arrivés, soit des immigrés installés depuis plus longtemps en Allemagne.

Au-delà de l’onde de choc provoquée par ces événements, les médias allemands se font régulièrement l’écho de divers crimes et délits commis par les « réfugiés », comme des dégradations de lieux publics, des vols, ou encore des agressions sexuelles. Une situation qui ne manque pas de renforcer le sentiment « anti-réfugiés ». Vérifié dans les faits, le discours de l’AFD apparaît de plus en plus comme une alternative crédible aux yeux de certains Allemands.

Un vide politique à droite

Autre élément à prendre en compte dans la naissance et l’essor de l’AFD : le vide politique au sein de la droite allemande. Cette dernière est constituée de trois partis. Tout d’abord, la CDU/CSU, grand parti politique de centre-droit dont est issue l’actuelle chancelière, et qui a le plus gouverné depuis 1945. Vient ensuite le FDP, libéral-démocrate, qui défend un certain nombre de positions libertariennes, et qui a occupé une place moyenne pendant des décennies, intégrant souvent des coalitions gouvernementales, mais qui est en chute libre ces dernières années. Enfin, le NPD, véritable parti nazi, opposé à la démocratie, et qui prône l’avènement du IVe Reich. Ce dernier occupe une place marginale au sein de l’échiquier politique allemand.

Avec la « centrisation » croissante de la CDU, une part non négligeable de ses électeurs s’est sentie orpheline. Ceux qui considéraient que la CDU représentait désormais un parti du centre, qui gouverne avec les sociaux-démocrates et qui n’a plus le courage de ses convictions, n’avaient d’autre choix que d’y rester ou bien de s’abstenir, faute d’alternative politique à droite. L’apparition de l’AFD a mis fin à cette situation. Bien que souvent qualifié de populiste, ce mouvement ne s’ostracise pas et bénéficie de soutiens de poids, comme Hans Olaf Henkel, ancien président de la Fédération Allemande des Industries et aujourd’hui député de l’AFD au Parlement Européen. Ce qui lui a permis de rassembler autour de lui un nombre important de déçus de la CDU.

N’oublions pas non plus l’essor du mouvement PEGIDA. Une initiative populaire qui entend lutter contre « l’islamisation de l’Occident » et qui se réunit tous les lundis à Dresde, et désormais dans plusieurs villes d’Allemagne. Toutefois, il ne s’agit pas d’un parti politique à proprement parler, et on ne peut donc pas voter pour lui. Cependant, il y a de fortes raisons de penser que la majorité de ses cadres et de ses sympathisants apportent leurs suffrages à l’AFD.

L’AFD : le nouveau Front National allemand ?

Aujourd’hui, la Présidente de l’AFD est une femme, en la personne de Frauke Petry. Une luthérienne d’une quarantaine d’années, divorcée, mère de quatre enfants, et dirigeante de PME. Certes, cette dernière récuse toute comparaison avec le FN, jugeant son programme économique « socialiste » et certaines de ses positions trop « extrêmes ».

Toutefois, aussi bien sûr le fond que sur la forme, on ne peut s’empêcher de rapprocher les deux. Deux mouvements politiques de la droite nationale, souverainistes, en plein essor électoral, dirigés par des femmes aux opinions fermes. Vivement décriée par la presse, la télévision et la radio, Frauke Petry montre une image décontractée et décomplexée. A l’instar de la présidente du FN, Marine Le Pen, elle soigne son image.

Toujours à l’instar du FN, rien ne semble arrêter la progression de l’AFD. Encore une fois, ce sont les déçus de la droite traditionnelle qui n’a plus le courage de ses valeurs, qui vont grossir les rangs d’une droite nationale qui s’affirme, et qui lui offrent d’éclatantes victoires politiques. Tout cela au détriment de la CDU qui se voit pour la première fois de son histoire, sérieusement menacée sur sa droite.

Alors, comment envisager l’avenir ? À l’heure actuelle, une seule chose sauve Angela Merkel : le fait qu’elle se soit rendue indispensable et qu’elle ait éliminé tous ses rivaux au sein du parti. Aucun baron de la CDU n’est aujourd’hui en mesure de lui faire de l’ombre. Mais cette situation ne peut durer indéfiniment.

Depuis plusieurs mois déjà, la CSU de Horst Seehofer, le parti frère de Bavière, hausse le ton et demande que soient fixés des quotas annuels d’accueil de réfugiés. Dès lundi 14 mars, Horst Seehofer a déclaré que « la politique des réfugiés de la Chancelière était la raison principale » de la défaite de la CDU lors des trois scrutins régionaux, et n’a pas hésité à qualifier les résultats de « séisme politique ».

Joris Varjabedian

Vers une ubérisation de la vie politique

Lancement de "La Gauche Libre" : pour un renouvellement des idées