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Le débat politique est-il devenu un divertissement ?

Le 16 janvier dernier l’émission télévisuelle ‘’On n’est pas couché’’ sur France 2 invitait Manuel Valls. Mais les critiques n’ont pas attendu samedi lors de la diffusion de l’émission pour se faire entendre. A l’heure où Lionel Jospin refusait de s’exprimer dans l’émission de Michel Drucker, l’actuel Premier ministre a choisi une toute autre stratégie, et cette dernière n’est que le reflet d’une vaste tendance à la désacralisation du discours politique.

 

Le débat politique n'est plus un débat

L’homme politique actuel bien souvent ne parle plus pour proposer des politiques publiques qu’il souhaite mettre en place et débattre à leur sujet, non, ce temps est révolu. Désormais, l’homme ou la femme politique ne s’exprime que pour soutenir ou critiquer une politique qui fait débat grâce à des réflexions préparées par avance. Assurément, il est nécessaire de contrôler les politiques menées par le parti au pouvoir mais il semble davantage utile d’en proposer de nouvelles que l’on vient opposer aux premières. Et surtout, il faut réellement débattre, et non opposer frontalement des argumentaires préparés longtemps en avance qui n’en sont même plus tant ils ne tiennent pas compte des idées opposées. Le débat politique actuel est, dans une certaine mesure, sclérosé, futile et bancal.

Le rôle des médias, principal acteur de ce processus

Mais ce processus est lié à l’immédiateté de l’information et surtout au rôle des nouveaux médias. Désormais, l’omniprésence médiatique est un graal plus important qu’un discours argumenté et raisonné. La parole politique se résume dès lors à sa définition formelle, c’est-à-dire que les hommes politiques veulent se faire entendre, et non se faire comprendre. Pour cela, les petites phrases ont remplacé les longs discours, et les ‘’phrases-chocs’’ l’argumentation. Ainsi il ne fait nul doute que la phrase polémique de Nadine Morano, qui s’exprimait dans la même émission que Manuel Valls, a été sciemment préparée à l’avance. Marine Le Pen est l’exemple-type de cette tendance. Adepte et passée maître dans l’art de la polémique, celle-ci a pris le pas sur son argumentation. Elle désigne des boucs-émissaires (les étrangers et l’Union européenne, ndlr), sans pour autant développer un discours rationnel et argumenté sur ces sujets.

Et c’est ce que semblent rechercher de nombreux journalistes, tant la quantité de journaux vendus ou le nombre de télé/radio-spectateurs a remplacé la qualité de ces même médias. Bien sûr, il ne faut pas placer tous les médias dans ce même panier, mais force est de constater que souvent la quantité a remplacé la qualité, les médias qui privilégient cette dernière s’handicapant par la diminution de la première. Ainsi un homme politique s’essayant à une explicitation complète et raisonnée de son idéologie ou simplement de sa pensée se verra interrompre par le journaliste, ce dernier ne recherchant que la phrase et non l’idée qui marquera l’intervention.

De la démagogie du discours politique

Les hommes politiques cherchent par cette méthode à persuader les citoyens et non à les convaincre, à faire appel à l’ethos, c’est-à-dire à la capacité de faire croire aux qualités de celui qui parle, ou au pathos, l’appel aux sentiments, moins qu’au logos, l’appel à la raison. Les citoyens sont encouragés à adhérer moins qu’à être convaincu, à ‘‘être pensés’’ moins qu’à penser par eux-mêmes.

Cette tendance n’est pas seulement française, elle est mondiale, comme nous le prouve régulièrement notre clown d’outre-Atlantique Donald Trump. Quant à la ‘’two-step flow theory’’ élaborée par Paul Lazarsfeld et Elihu Katz, qui met en lumière le rôle des leaders d’opinion reformulant de manière simplifiée les termes du débat, elle ne peut plus répondre à ce problème, les médias étant devenus des mass médias et la communication politique remplacée par la politique communicationnelle.

Bien sûr, il convient de relativiser cette critique. Certaines femmes ou certains hommes politiques proposent, dans leurs discours, de nouvelles politiques publiques. Mais ces derniers se retrouvent marginalisés par le système médiatique et doivent donc tenter de "retourner le système médiatique contre lui-même" tout en acceptant de participer, quelques fois, au jeu des médias.

Du discours au citoyen

Les conséquences de ce processus, vidant de son sens la parole politique, sur les citoyens, sont multiples mais non moins incertaines. Peut-être permet-il d’intéresser à la politique des citoyens ‘’profanes’’, en ce sens qu’ils étaient éloignés de ce domaine, et ce serait alors un avantage démocratique considérable. Des citoyens qui auraient été perdus dans les méandres d’une parole politique complexifiée. Mais à l’inverse peut-être que ce processus éloigne des citoyens qui s’intéressaient à la politique, concourant dès lors à la méfiance vis-à-vis des hommes politiques, qui ne permettent pas le débat raisonnable et argumenté nécessaire au processus démocratique, voire à leur rejet. Une chose est sûre, désormais comme le disait Pierre Clastres dans La société contre l’Etat, « parler c’est avant tout détenir le pouvoir de parler ».

Clément Carron

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