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Droite et gauche ont-elles encore un sens ?

A en croire les sondages, Emmanuel Macron serait plus populaire chez les sympathisants Les Républicains que chez leurs alter ego du PS, tandis qu'Alain Juppé enthousiasme plus la gauche que nombre de ténors s'en réclamant.

La Vème République actuelle a été fondée sur un clivage droite-gauche et un pouvoir exécutif forts. L'impact croissant du Front National en France met à mal ces prérequis et déstabilise les deux principaux partis. Quant aux intellectuels, les transfuges de la pensée s'accumulent parmi eux et brouillent les repères : la limite entre les souverainistes de gauche et de droite devient de plus en plus ténue ; Natacha Polony, Alain Finkielkraut et Michel Onfray, issus de la gauche, sont aujourd'hui plus volontiers classés à droite. Et pourtant, leur discours est axé autour du "peuple". On peut être libéral économiquement, sur les mœurs, conservateur sur l'éducation, se dire de droite mais être favorable à l'immigration. Le dernier terrain de clivage est celui des valeurs : tout oppose Nicolas Sarkozy et François Hollande dans le discours sur la politique d'immigration et ils agissent de même.

Alors, faut-il faire le deuil du clivage droite-gauche ?

Droite et gauche en voie de disparition ?

La faiblesse essentielle des notions de droite et de gauche réside dans leur subjectivité et leur simplicité. Subjectivité car chacun se réclame d'un camp mais est le traître de l'autre. Ainsi de Juppé pour Sarkozy, de Marine Le Pen pour sa nièce Marion, de Valls pour une bonne partie de la gauche.

Simplicité ensuite, puisque renvoyer chaque système d’idée politique à un seul mot ne permet pas de l’envisager complètement. Les concepts de droite et de gauche sont apparus pendant la Révolution Française, quand les deux camps s’étaient placés de part et d’autre de l’hémicycle. Depuis, ces notions ont largement évolué, jusqu’à se brouiller aujourd’hui. Elles ne sont pas non plus identiques dans chaque pays : on décrète facilement que la droite française correspond aux démocrates américains tandis que notre gauche se situe à la gauche de la gauche de l’échiquier politique des Etats-Unis, représentée par Bernie Sanders. Cette vision a du vrai mais est très réductrice. Certains conservateurs américains peuvent être bien plus ouverts vis-à-vis des « questions de société » que les hommes politiques français de droite. A l’inverse, une partie des conservateurs se dit toujours farouchement opposée à l’avortement, au mariage homosexuel, etc.

Le monde contemporain bouleverse également les repères politiques. La mondialisation, l’Europe et l’influence du libéralisme anglo-saxon modifient les idéologies ; ou plutôt, demandent de nouvelles idéologies que nous ne voulons pas adopter, empreints de colbertisme que nous sommes. Quand la presse britannique « de référence », c’est-à-dire The Guardian et The Economist, juge le panorama politique français, elle voit en Marine Le Pen un démagogue gauchiste, qui mènerait la France à une catastrophe économique et financière. Nos intellectuels préfèrent étiqueter, marqués par la logorrhée de Jean-Marie Le Pen, croyant naïvement qu’en classant le Front National à l’extrême droite, ils mettront en lumière l’absurdité de son programme. L’entreprise de dédiabolisation de sa dirigeante a cependant si bien réussi qu’agiter la menace de l’extrême droite n’effraie plus grand monde. Le vote frontiste ne se fonde pas sur la rationalité, sur la cohérence et l’intelligence d’un programme, mais d’un rejet du « système ». Marine Le Pen réussit à capter les sentiments de déclin, de déclassement et surtout d’être en périphérie d’un système. Le résultat de cette habileté politique est un positionnement illisible dans le spectre gauche-droite. Marine Le Pen a compris la première que gauche et droite n’ont plus de sens, que les électeurs votent de moins en moins par attachement traditionnel à un camp. Bien lui en a pris : elle récupère 30% des voix.

Redéfinir les clivages

Si l’on convient de ce postulat, plusieurs questions se posent : comment gouverner une France où deux camps ne s’affrontent plus aussi nettement qu’auparavant ?

Comment constituer des partis où l’on trouverait une réelle cohérence d’idées ?

Et enfin, peut-on recréer un curseur politique ?

Dans nombre de nations, les partis politiques se sont habitués à de nouveaux clivages : en Allemagne, les principaux partis, la CDU (chrétien-démocrate), le SPD, les écologistes et feu les centristes, forment une « große Koalition » lorsqu’ils n’ont pas la majorité absolue, c’est-à-dire pratiquement tout le temps (la coalition actuelle réunit la droite et la gauche, c’est dire !).

Au Royaume-Uni, jusqu’à l’arrivée récente de Jeremy Corbyn, les travaillistes menaient une politique très centriste, que d’aucuns diraient à droite en France. Avec la crise politique que traverse notre pays, et la part croissante que vont avoir les politiques frontistes au sein de nos institutions, nous devrions nous inspirer de nos voisins. Notre mode de fonctionnement est adapté au bipartisme, et la montée en puissance de nouvelles forces, a fortiori populistes, le met en danger. Même le scrutin uninominal ne permet pas au parti au pouvoir d’obtenir la majorité absolue, ce qui est un signal inquiétant, celui de ne pas instaurer le scrutin proportionnel, sous peine de voir le pays devenir ingouvernable !

Il faut assumer "l'UMPS"

Le FN profite à plein de notre fonctionnement démocratique : La convergence d'opinion des deux partis traditionnels se transforme dans le jargon populiste en "système UMPS". Ainsi, Nicolas Sarkozy a choisi le nom "Les Républicains" en gardant à l'esprit que le choix d'un acronyme ne pouvait qu'aider Marine Le Pen.

Et pourtant, à quelques lubies près, comme celles des frondeurs du PS ou encore la pêche aux votes frontistes, pour l'instant en échec (cf. 2012), cette convergence d'opinion est une réalité, ainsi que dans la plupart des pays développés. Baroin ne choquerait pas plus la gauche que Macron. De plus en plus de médias d'opinion en prennent conscience, à commencer par Le Point et Marianne. Le positionnement de ce dernier est original, puisque l'hebdomadaire regrette que la gauche ne soit plus la "vraie gauche", et refuse aux réformateurs (Macron, Gallois, Collomb, etc.) cette position idéologique. La fracture au sein du PS devient béante, comme si un Congrès de Tours II devenait inévitable. Si la politique n'était qu'affaire d'idées, le PS se serait déjà scindé. L'assiette électorale de la gauche, déjà réduite, et la perspective d'une dissolution de l'Assemblée Nationale, dissuadent les frondeurs de lancer le schisme. Les accords de façade se maintiennent, tout comme le "je t'aime, moi non plus" des écologistes et du PS. François Hollande reste persuadé que les votes EELV lui seront utiles, et les pontes écologistes dansent sur la ligne jaune, quand ils ne magouillent pas pour leurs intérêts propres.

Le cynisme en politique, conséquence directe du brouillage des repères

A droite aussi, le bal des égos infléchit les lignes idéologiques: le meilleur exemple est celui de Laurent Wauquiez. Auparavant réputé plutôt centriste, il a fait un bond idéologique pour profiter de l'électorat FN: pro-européen, il est devenu partisan d'une Europe à six, qu'il reconnaît irréalisable, et défend donc la sortie de l'Union Européenne. En même temps qu'il attaquait farouchement le "mariage pour tous", il participait aux soirées d'Emmanuel Goldstein, influent banquier d'affaires homosexuel, qui rassemblent le Tout Paris.

La "droitisation" est devenue le terme préféré des médias, médusés devant des stratégies politiques aussi bâclées et transparentes (cf. campagne de Sarkozy en 2012), bien loin des machiavéliques Chirac et Mitterand. L'échec des tentatives de rafistolage électoral doit faire réfléchir nos partis traditionnels sur le bien-fondé de partir en quête d'électorats acquis aux populistes, au prix de coups de barre qui abaissent le débat, ponctué d'interventions mémorables comme celles de la "fuite d'eau" de Nicolas Sarkozy. Ce louvoiement est même contre-productif: par exemple, lorsque la droite se concentre uniquement sur les questions migratoires, elle donne l'impression que cette question est de loin la plus importante et la plus problématique. Cela séduira-t-il les électeurs du FN ? Non, puisqu'ils se diront, en leur for intérieur, que Marine Le Pen était un précurseur. Cela s'appelle "préférer l'original à la copie".

Quel paysage politique ?

Cette situation exige une refondation de notre jeu démocratique: la VIème République, demandée par l'extrême gauche, mettrait en péril la stabilité du pays, et nuirait à la confiance que nous portent les investisseurs étrangers. Le temps de la proportionnelle n'est pas encore venu, et François Hollande l'a bien compris en enterrant sa promesse de campagne morte-née (10% des députés élus par ce mode de scrutin). Concilier réforme et stabilité, démocratie et efficacité, c'est l'éternelle équation de nos républiques. Pour que les partis "sérieux" regagnent la confiance du peuple, il faut repenser le clivage politique. Le nôtre ne représente plus grand-chose et profite à plein au FN. Alors, quels sont les éléments qui rassemblent la droite et la gauche modérées ?

Le premier est l'Union européenne: issue de la tradition centriste chrétienne (Schuman, Monnet, etc.), cette institution fondamentale n'est pas remise en cause, à quelques exceptions près, par nos deux partis traditionnels.

Le second est le comportement à adopter face à la mondialisation: il y en fait une réelle cohérence d'idées entre l'Union Européenne et l'ouverture à la mondialisation. Celle-ci passe par le libre-échange, certes mesuré, et l'acceptation de ce qui ressemble de plus en plus à une évidence: depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le commerce mondial a explosé, notre production industrielle a largement diminué, et notre influence dans le monde s'est réduite, en grande partie à cause du bouleversement des démographies.

Se retrancher de la mondialisation serait une erreur majeure: la répartition des activités économiques est telle, que les pays développés ne peuvent plus produire la plupart des objets de tous les jours (téléphone, gadgets, etc.). Le monde s'impose à nous et, paradoxalement, nous devons nous y adapter si nous voulons garder une influence. L'exemple de la Grande-Bretagne utilisé par Mme Le Pen est un mauvais choix: si les Anglais veulent quitter l'Europe, c'est parce qu'ils la perçoivent comme pas assez libérale. Les dirigeants de droite et de gauche modérés l'ont bien saisi. L'heure n'est plus au folklore de la "démondialisation".

Enfin, le troisième point de contact entre droite et gauche est celui de l'immigration. Cela peut surprendre, tant les discours semblent parfois s'opposer: et pourtant, les politiques menées sont les mêmes, comme l'expliqua avec raison Mme Le Pen. Le sujet est si sensible qu'ils n'osent plus dire ce qu'ils pensent au fond d'eux-mêmes: il n'est plus possible de repasser en dessous de la barre des 200000 immigrés par an (en fait, 60000 net).

Ainsi, l'ambiguité que les "partis de gouvernement" entretiennent sur leurs connivences idéologiques est néfaste: les électeurs sont déboussolés par les coups de menton, par les tentatives désespérées de marquer une différence imaginaire. Bien que ce soit sans doute utopique, des alliances locales et nationales entre la gauche et la droite sont souhaitables.

Elie Bataille (J'invite ceux qui sont intéressés à visiter le blog que j'ai fondé avec Elie Collin, Le Prisme)

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