GOV, une appli pour révolutionner la politique

RENCONTRE

Son regard est aiguisé, son discours ciselé et parsemé d'éléments de langage. Une image me vient alors en filigrane. Il me fait penser à Steve Jobs ; son regard se perd dans le vague, comme pour capter l'essence de sa pensée et il affirme sans cesse sa croyance inébranlable en son projet. « J’aimerais qu’on me décrive comme « L’homme qui veut disrupter la politique »,  lâche-t-il alors. Pas de doute : Bobby Demri veut être à la politique ce que Steve Jobs fut à l’informatique : une révolution.

Bobby Demri a créé une application, appelée GOV. Initialement, j'étais sceptique quant à son projet qui doit « bouleverser le paysage politique ». Cette application mobile permet d’une part de noter les politiques et d’autre part de réagir à des questions d’actualité rédigées par les utilisateurs, en distribuant des + (bonus) ou – (malus). Le concept est simple. Mais ce sont parfois les idées les plus simples qui entrainent les plus grands changements, et à bien y réfléchir, GOV offre finalement de nombreuses possibilités.

https://www.youtube.com/watch?v=YH_e7eO_9-U

Du côté des citoyens, c’est le moyen de se faire entendre, de recueillir des opinions, de faire émerger des idées et des débats dans la sphère publique. Pour les hommes politiques, c’est la possibilité de sonder en temps réel les citoyens (plus de 50 000 utilisateurs, contre 1000 personnes environ pour un sondage traditionnel). Frédéric Lefebvre (député Les Républicains) a ainsi utilisé GOV pour prendre le pouls de l’opinion avant de lancer sa dernière proposition de loi concernant une TVA à 0% sur les produits de première nécessité.

« Les sondeurs sont des voleurs ! »

On pourrait voir en GOV un simple sondage, une folle machine à question fonctionnant 24 heures sur 24, pulsionnelle, réductrice et démagogue. A l’origine, GOV voulait précisément devenir l’institut de sondage 2.0. Les instituts de sondage ne sachant pas prendre le virage du numérique, et n’interrogeant que très peu de personnes, la mission de GOV semblait toute trouvée. Avec sa masse de 50 000 utilisateurs, le service se dit aujourd’hui capable de prédire les résultats des élections avec quelques semaines d’avance sur tous les sondages et avec des chiffres identiques.

Bobby Demri émet au détour d’un aparté une critique violente à l’encontre des instituts de sondage :

« Les sondeurs sont des voleurs ! Ils vous facturent des sommes astronomiques pour poser des questions qui sont en amont écrites en fonction de la réponse attendue. »

Pourtant, GOV n’est pas et ne sera jamais un institut de sondage : il manque la représentativité de l’opinion publique, aucun panel représentatif n’étant constitué. Cependant, on sait le profil des individus ayant soutenu une proposition ou une personnalité. Autant dire que cet outil constituerait une mine d’or pour les partis et les candidats, ceux-ci sachant précisément quel électorat ils touchent.

Aujourd’hui, l’ambition est bien plus large que réinventer les sondages. Le but ? « Réinventer la démocratie au 21ème siècle ».Rien que cela.

Bobby Demri s’en explique :

« Notre but est de faire émerger de nouvelles idées : avec GOV, ce sont les citoyens qui lancent leurs propres sondages. On donne la parole en temps réel à tous. On prend le pouls de l’opinion, mais on n’est pas un institut de sondage. »

Bobby Demri n’a pas peur de ses ambitions et son culot est probablement son plus grand allié. A 17 ans, il tente de convaincre le gouvernement de financer un logiciel de protection des données informatiques, mis au point par un hacker israélien qui a réussi l’exploit de pirater le Pentagone. Il prend le pari avec le hacker de trouver des financements et va à Bercy. Il rencontre alors Pierre-Alexandre Teulié. Coup de foudre intellectuel entre deux personnes qui n’ont rien à voir : 25 ans de différence entre les deux, l’un est haut fonctionnaire, l’autre entrepreneur. En 2012, l’aventure GOV commence. Cette rencontre est une « immense chance ». Sans ce coup de poker, l’application n’aurait probablement jamais vu le jour.

L’Instagram de la politique

Donner une voix à ceux qui ne s’en servent qu’une fois tous les cinq ans est le premier objectif de GOV, en devenant le réseau social de la politique.

Pourquoi ? Facebook est fait pour gérer ses relations sociales, Twitter est un site de micro blogging, et alors que la tendance est à des réseaux sociaux spécialisés, GOV a un créneau tout trouvé. De la même manière qu’Instagram l’a fait pour les photographies en quelques années, GOV rêve d’extraire des autres réseaux sociaux la majorité des interactions politiques :

« GOV va devenir l’endroit où les hommes politiques viennent prendre leur inspiration et tester leurs idées. »

C’est ainsi une nouvelle génération de décideurs politiques que GOV veut participer à faire émerger. Connectée, pragmatique, engagée, cette nouvelle vague de citoyens engagés permettrait de rafraichir en profondeur la démocratie, alors même que 2017 s’annonce comme un remake de 2012. Pourtant,

« il y a quantité de gens qui ont des idées, des avis et qui désespèrent de se faire entendre. L’objectif est de bouleverser le paysage politique actuel, de laisser la place à des jeunes avec de nouvelles idées, leur donne une tribune pour s’exprimer, et cette tribune c’est GOV. »

A la manière de Twitter, les questions ne peuvent contenir que 140 caractères. Une limite qui semble réduire les possibilités de débats et constitue un sérieux handicap dès qu’il s’agit d’exposer des argumentaires complets. Si des projets peuvent effectivement recevoir des soutiens via cette application, je ne vois pas comment un projet politique complet et complexe pourrait être construit avec cette plateforme. Demri réplique: « Il y a des révolutions qui ont commencé avec 140 caractères. Avec 140 caractères on a renversé des dictatures vieilles de 50 ans. »

La Tunisie, terreau de la révolution GOV

Justement, GOV a été un acteur majeur de l’élection présidentielle en Tunisie en novembre et décembre 2014. Là même où la politique a été bousculée par les nouvelles technologies, l’application a joué un rôle considérable dans les élections. Après la révolution des rues est venue celle des urnes, accompagnée par une campagne présidentielle intense, en particulier sur le web. Dans un pays qui avait connu la dictature pendant plusieurs décennies, « On est arrivés comme des magiciens », explique Bobby Demri.

En effet, GOV connaît alors un engouement inattendu. Lors de cette première élection présidentielle au suffrage universel libre et démocratique, tous les candidats se sont tournés vers GOV, certains posant même tablette à la main en train de consulter leur côte de popularité sur l’application. Le président en exercice lui-même a demandé à GOV d’appeler les jeunes à voter pour lui.

Les serveurs explosent. 800 000 opinions sont publiées, pour 4 millions d’électeurs.

Le rêve de Bobby s’est produit dans un pays bouleversé de fond en comble par les nouvelles technologies.

« J’ai 27 ans, je crois qu’un moment comme ça je n’en vivrai pas beaucoup. C’était plus fort que d’être à Berlin le 9 novembre 89. J’ai vu des jeunes revivre. »

Pour lui, c’est la preuve que les nouvelles technologies ont le moyen de bouleverser les interactions politiques et de participer à des transformations de grande ampleur.

https://vimeo.com/128127506

Aux États-Unis, un concurrent sérieux à GOV est en train d’émerger : Brigade, financé par Sean Parker, qui a notamment participé aux succès de géants comme Napster ou Facebook. Actuellement en version beta, l’application pourrait bien porter un coup sévère à l’émergence de GOV. Pour Bobby Demri, « c’est une copie de GOV ».

La course est donc lancée pour la conquête du marché de la révolution citoyenne, alors même que la Belgique et l’Italie sont des pays où l’outil GOV est attendu.

Révolutionner la politique

La technologie pourrait donc résoudre certains problèmes auxquels fait face la démocratie, et permettrait notamment d’inverser le sens du pouvoir : les propositions venant de la base ne pourront être ignorées lorsqu’elles auront reçu un soutien massif et il sera tout à fait dans l’intérêt du politique de les reprendre à son compte. Optimiste vis-à-vis de la politique, le fondateur de GOV ne se résigne pas :

« Il y a une méfiance généralisée vis-à-vis des politiques, mais pas vis-à-vis de la politique. »

Dans les semaines qui viennent, GOV va devenir un réseau social, l’objectif étant de faire des goveurs (les utilisateurs de GOV) des influenceurs ayant une voix portant dans le débat public. Suivant les retours des utilisateurs, le service continuera de s’adapter. Du côté des politiques, on prête attention à cette application qui pourrait bien devenir un phénomène. Les équipes d’Alain Juppé ou de Bruno le Maire sont notamment d’ores et déjà actives sur la plateforme pour susciter un engouement autour de leurs candidats respectifs. Cependant, Bobby Demri regrette l’absence des socialistes sur GOV:

« Ils sont dans la logique du pouvoir, l’opposition est beaucoup plus encline à s’intéresser à de nouveaux outils, à prendre la parole différemment, à propager de nouvelles idées. »

Les défis restent donc nombreux pour GOV, qui doit continuer à évoluer et à se faire connaître si elle veut espérer avoir un réel poids politique. GOV peut manifestement avoir un rôle dans les années à venir, reste à savoir si les citoyens verront un réel intérêt à s’emparer de cet outil.

Aujourd’hui, les locaux de GOV sont situés chez l’agence de publicité parisienne Fred & Farid. Dans le hall d’entrée, on peut lire la devise suivante : « Si on baisse les bras, coupez nous la tête. »

Je pense que cette devise pourrait être celle de Bobby Demri.

François d'Estais @fdestais

Chiffres

2,8 millions d’opinions exprimées sur GOV 25 000 débats postés 6 minutes 30 passées en moyenne sur l’appli Les questions d’actualité reçoivent 1,8 fois plus de réponses que les notes de personnalités politiques

15 clichés sur la gauche, la droite et le centre

Où en est la gauche ?