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Où en est la gauche ?

ANALYSE

Quand on réfléchit sur la gauche aujourd’hui, on se trouve dans plusieurs lieux communs à démêler. Tout d’abord, le gouvernement ne mènerait pas une politique de gauche, ce qui est plutôt étrange pour un gouvernement socialiste, c’est-à-dire du mouvement qui incarne la gauche depuis plus de cent ans. En conséquence, il y aurait une « vraie gauche », et donc en face une « fausse gauche » qui aurait usurpé le nom de la gauche, sans que les raisons de cette exclusion soit toujours explicites. Au-milieu de cela se trouve l’écologie, ce mouvement de pensée dont l’ancrage à gauche est apparu comme une évidence, mais dont on comprend mal la place : faut-il un seul mouvement écologiste, ou faut-il que tous les partis de gauche adoptent un programme écologique ? Le fait que les problèmes idéologiques d’autrefois se soient transformés en problèmes de communication ajoute au trouble dans lequel nous jette cette situation.

Les deux premières interrogations sont liées. Mais, surtout, elles ne sont pas nouvelles. Au début de la IIIème République, c’étaient les radicaux qui se voulaient la « vraie gauche » contre les républicains opportunistes ; puis ce furent, au tournant du siècle, les socialistes contre les radicaux ; puis, à partir de 1920 et pendant longtemps, les communistes contre les socialistes. Les oppositions changent, pas les arguments. Tout se résume en réalité à une simple question : qu’est-ce que la gauche. Historiquement, depuis qu’il existe une gauche (dans l’hémicycle de la Révolution Française), cette gauche se caractérise toujours par un rapport aigu à la question sociale. La réponse à cette question tourne toujours autour d'un principe : réduire les inégalités. Je pense qu’on peut proposer cette définition :

"Être de gauche, c’est affirmer que la priorité est de réduire les inégalités, et agir en conséquence lorsqu’on entre au gouvernement."

Un membre du gouvernement actuel vous dirait : « Regardez, nous sommes bien de gauche, car nous promouvons l’égalitarisme : nous avons fait le mariage pour tous, les ABC de l’égalité, une réforme du collège qui met tout le monde à égalité. » Certes, le mot « égalité » est prononcé à toutes les occasions par le gouvernement socialiste. Mais ce ne sont pas les inégalités économiques qui sont visées. L’égalité professée par le gouvernement socialiste a à voir avec un respect des minorités et une acceptation de la diversité dans les mœurs ; le volet des inégalités économiques a été complètement effacé. On ne peut pas affirmer sans une immense mauvaise foi que la Loi Macron est une loi de gauche : c’est une loi libérale, dans lequel on ne trouve aucun souci des inégalités et des travailleurs, mais simplement du fonctionnement du système économique ; c’est une loi de droite, à n’en pas douter.

Nous avons donc, de manière évidente, une gauche libérale au pouvoir. Est-ce vraiment une nouveauté ? Pas vraiment. C’était également le cas de la gauche des radicaux sous la IIIème ou la IVème République. Sous la Vème République, cette gauche a été représentée par Michel Rocard, dont les idées ont finalement été adoptées par François Mitterrand à partir du tournant de 1982-1983. Le couac vient du nom conservé de « parti socialiste », pour un parti qui n’est plus aucunement socialiste : ce parti a adopté les thèses de l’ancien parti radical, voilà tout.

Face à cela, le Front de Gauche se pose comme une alternative. Mais qu’est-ce que le Front de Gauche ? Un front bariolé aux idées et aux stratégies très différentes. Le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon se réclame du jaurésisme, c’est-à-dire d’un socialisme qui se voit comme continuation logique de la Révolution Française, mais surtout comme un réformisme qui ne cherche pas à imposer le coup de force révolutionnaire, mais à opérer une « révolution par les urnes », concept pour le moins trouble. A cela s’ajoute l’écosocialisme, mouvement d’idées né depuis quelques années et qui consiste en un rapprochement des thèses antilibérales et des thèses écologiques. Tout cela est intellectuellement trouble : on ne sait pas véritablement quelle est l’idéologie du Parti de Gauche ; les raccourcis opérés par les médias, qui présentent Jean-Luc Mélenchon comme un affreux gauchiste, alors qu’il ne propose somme toute qu’un programme social-démocrate « à l’ancienne », ne font qu’ajouter à la confusion.

Le Parti Communiste subit un trouble semblable à celui du Parti Socialiste : son nom pourrait n’être qu’une coquille vide. Un parti « communiste » qui proclame ses références à Lénine tout en écartant dans les faits toutes ses méthodes révolutionnaires ne peut que tourner à vide. De même pour sa stratégie : l’alliance avec le PS ne sert qu’à garder quelques postes de maires et de conseillers régionaux ; l’ancrage dans la « vie prolétarienne » n’existe plus. Encore plus à gauche, on a les partis qui demeurent révolutionnaires, comme Lutte Ouvrière, qu’on revoit surgir à chaque élection présidentielle, sans plus. Le NPA attire parfois les romantiques par sa fougue et sa jeunesse, mais l’imbroglio de pensées et d’actions contraires en son sein rend son existence aussi trouble que les autres.

Au-milieu de ça, les Verts. Il y a quelques années encore, la position des Verts était claire : tout à l’écologie. Mais les Verts ont voulu faire comme leurs homologues allemands : entrer dans le jeu politique. Si bien que, comme pour les Verts allemands, le jeu politique est passé avant l’écologie. La stratégie des Verts est assez peu compréhensible, pour la simple raison qu’elle est l’objet de débats virulents entre les membres du parti : entre Cécile Duflot qui veut s’allier avec le Front de Gauche et Jean-Vincent Placé qui prône une alliance politique allant des Verts au FN (sic), l’écart est sans fond. Pendant ce temps, l’écologie est en sourdine, ce qu’on avait déjà vu aux élections de 2012, au cours desquelles Jean-Luc Mélenchon avait plus parlé d’écologie qu’Eva Joly.

Ce qui apparaît donc, quand on se penche sur la gauche, c’est une multiplicité apparemment irréconciliable. Multiplicité des partis et multiplicité au sein des partis. On peut les résumer par quelques fractures : fracture entre les continuateurs de l’austérité et les partisans de la relance ; fracture entre ceux qui luttent contre les inégalités sociétales et ceux qui luttent contre les inégalités économiques ; fracture entre les écologistes mous et les écologistes durs.

Quel est l’avenir des différentes lignes politiques ? Le moteur d’idées du Parti Socialiste tourne à vide, ce qu’on a bien vu dans les maigres « 60 propositions » de François Hollande en 2012, puis dans les discours creux depuis trois ans à chaque congrès. Le moteur des Verts tourne à vide, car quand on est un parti qui met l’écologie seule au centre, difficile de trouver un accord sur autre chose que l’écologie. Le Parti Communiste, Lutte Ouvrière et le NPA tournent sur les mêmes discours et les mêmes livres depuis des années. Il n’y a guère que le Parti de Gauche qui continue à avancer : le programme « L’Humain d’abord » de 2012 était le plus fourni des programmes ; ont suivi les « 18 thèses pour l’écosocialisme », les différents livres de Jean-Luc Mélenchon, les congrès, les journées d’études …

C’est l’espoir de ce dernier : que le travail de fond finisse par payer, et que peu à peu son parti, encore petit, devienne le centre de la gauche. Mais, ce qu’en réalité il attend avec plus d’impatience, c’est François Hollande absent du second tour en 2017. Alors, quand la gauche sera finalement écrasée, il pourra dire « J’avais raison ». Pas sûr que la gauche y aura gagné. Quant à l’espoir du PS, il est encore plus simple : que la droite s’effondre d’elle-même, à force d’être empêtrée dans des contradictions qui n’ont rien à envier à la gauche. Depuis quelques années, la question n’est en effet plus : qui est le meilleur ? mais : qui est le moins mauvais ?

Clément Mouille

Étudiant en Lettres à l'ENS Ulm. Membre du club politique indépendant des Vendredis de la Colline (VDLC).

Image d'en-tête : Meeting de Bercy. Photo Aude Guerrucci

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