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C'est l'histoire d'une société qui tombe encore et encore

OPINION

« Ce verdict prouve que la racaille avait bien mis la banlieue à feu et à sang par plaisir et non à cause d’une bavure policière ». Marion Maréchal Le Pen, plus jeune députée de France, tweete ces mots à propos de l’affaire Zyed et Bouna. En 140 caractères, elle réussit à faire surgir une profonde haine, reflet des clivages qui scindent la société française.

https://twitter.com/Marion_M_Le_Pen/status/600299218876633089

La France du FN qui n’a que faire d’une jeunesse issue de l’immigration, ne peut néanmoins pas s’empêcher de la stigmatiser pour mieux la souiller. Zyed et Bouna sont français, bien que n’ayant pas suivi un parcours exemplaire, ils méritaient une chance de réaliser ce que la France offre à ses enfants ; or ce triste jour ne leur a offert qu’une course poursuite mortelle. Ils sont morts dans ce silence assourdissant des policiers, et dans un cri violent de la rue, que l’on a tenté de faire taire par tous les moyens et qui l'a réveillée d’autant plus. Cette même rue que Monsieur Sarkozy a souhaité nettoyer au karcher, est toujours debout, moins unie, moins audible, et pourtant toujours autant méprisée.

Le 31 mai 1995, la banlieue se projetait sur la Croisette, le monde des strass et paillettes applaudissait le chef d’œuvre de Mathieu Kassovitz : La Haine. La banlieue faisait sa première apparition cinématographique sous forme de manifeste. La France de La haine s’introduisait dans les foyers français pour semer le trouble, la peur ; la peur de faire parti d’une République qui fait naître des voyous. Des voyous de tous les bords entre flics ripoux, skinhead, et jeunes délinquants, l’histoire banale de trois jeunes des cités devint le reflet de tout ce qui dérangeait dans notre société. A tel point, qu’Alain Juppé à l’époque premier ministre, organisa une projection du film à Matignon, on suppose pour comprendre les maux d’une « société qui tombe ». Mathieu Kassovitz avait l’habitude de dire que ce film était une « malédiction », qu’il ne peut y avoir de suite plus maudite à ce film. Ce qui se comprend aisément sachant que le film est déjà le résumé d’un échec : celui de la marche des beurs de l’hiver 1983, celui qui montre pourquoi il était nécessaire de marcher contre l’exclusion, de marcher pour l’intégration ; et comment la France avait échoué à s’unir.

Le film se clôt par une simple phrase assourdissante :

"C’est l’histoire d’une société qui tombe"

https://www.youtube.com/watch?v=71NyMo5TTCc

Et pourtant, l’histoire d’amitié entre Vinz, le juif d’Europe de l’est, Saïd, le musulman maghrébin, et Hubert, l’africain chrétien, sonne aujourd’hui comme une comptine amusante et drôlement utopique. En 2005, lors des émeutes des banlieues, les banlieues sont unies comme dans La Haine, les revendications sont sociales, non pas identitaires, la peur est celle de la racaille, pas celle de l’étranger. Et alors que l’on sait que la France Black Blanc Beur de 1998 n’a pas survécu au deuxième millénaire, et que le 21 avril est désormais considéré comme une tragédie républicaine ; on pense que la radicalisation ne peut être qu’à la droite de la droite, et que le mal-être n’aura aucune conséquence dans les banlieues. Le 7 janvier 2015 a fait mentir tout le monde, a fait mentir ceux qui prétendaient que la France était unie, ceux qui pensaient que la fraternité était bien appliquée.

Il est du langage commun de dire que l’on ne fraternise pas avec l’ennemi. L’Etat s’est érigé un ennemi imaginaire dans les banlieues et a appliqué à la lettre ce dicton, sans penser à l’effet boomerang. Ses propres enfants veulent l’exécuter sur la place publique, il ne s’agit pas de prétendre que les causes de la radicalisation se situent uniquement dans une politique défaillante de nos services publics dans certains quartiers, mais il s’agit d’envisager les conséquences d’un tel mépris.

La haine des français vers les français a fait pousser cette mauvaise graine, cette France que l’on ne veut pas regarder. En semant des forêts de béton, qu’espérions nous récolter à part des êtres brisés ?

A en croire les discours politiques, la criminalité serait en continuelle hausse, et les banlieues ne seraient que des lieux de reproduction de cette misère. L’observatoire national de la délinquance et des réponses pénales affiche en 2014 pourtant le contraire : les vols avec violence auraient diminué de 9,4% par rapport à 2013 alors que les vols sans violence auraient augmenté de 2,7%. On est bien loin des unes de journaux sur les territoires perdus de la République et tant d’autres expressions aussi alarmantes que ridicules. Il faut néanmoins reconnaître que les plus de 4,5 millions de crimes et délits enregistrés par cet observatoire en 2014, si l’on croise les chiffres de la police et de la gendarmerie, ne sont pas de représentatifs de toute la criminalité, car beaucoup d’actes restent sans suite, beaucoup de victimes restant muettes. Alors si on ne peut réellement chiffrer la criminalité, comment peut on prétendre qu’elle a un visage et un domicile, comment peut on la combattre ?

Cela se fait alors subjectivement par le citoyen lambda, chaque jour aidé par un reportage des plus banals aux côtés des forces de police des quartiers dit "chauds". Une idée bien réduite de ce qu’est véritablement la délinquance, car montrer la violence est aisé, la comprendre l’est beaucoup moins.

Ne pas tomber dans la bien-pensance, voilà ce que je me répète en écrivant ces lignes, car comment ne pas déraper en criant que le monde est terriblement injuste et qu’il faudrait que l’on vive tous en harmonie ? Après tout, nous sommes tous nés libres et égaux. Mais comme le disait très justement Jules Renard : « les hommes naissent libres et égaux, et dès le lendemain ils ne le sont plus ».

Ce constat est facile à faire, chacun de nous le faisant chaque jour, que l'on se situe au-dessus de la mêlée ou en-dessous, le français jouit de droits et de devoirs, mais il est avant tout lucide. Les yeux grands ouvert sur cette fatalité, lorsqu’en 1995 Kassovitz parlait de malédiction à propos de son film, il ne songeait peu être pas à ce que le Vinz de 2015 soit encore en train de se demander quand il va tomber. Tomber dans la drogue, tomber dans la délinquance, tomber sous les balles, tomber pour un pochon de shit, ou maintenant tomber dans le fanatisme.

La société qui tombe est encore en chute, ce n’est pas une chute libre j’ose l’espérer. De toute manière, l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage.

Clara Michielini

Image en tête d'article : Affiche série  » L’amour et la haine » copyright © 2013 Frédéric Ponticelli all rights reserved

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