Les relations franco-chinoises ou l’art du compromis

ANALYSE

L’entreprise Tiens a battu début mai le record de la plus grande délégation chinoise jamais venue en Europe : 6400 salariés de l’entreprise Tiens ont passé plusieurs jours à Paris et à Nice aux frais de leur patron, Li Jinyuan. Celui-ci, pour récompenser ses meilleurs salariés, a réservé au total 30 000 nuitées dans 140 hôtels ainsi que 146 bus pour les déplacements. Le PDG a eu droit à tous les honneurs : réception par Laurent Fabius au Quai d’Orsay, privatisation du musée du Louvre et des salons du Pavillon Cambon près de l’Opéra… Avec 2000€ dépensés par Li Jinyuan pour chaque salarié et 1500€ en moyenne d’achats par tête, les retombées pour l’économie française sont estimées entre 13 et 20 millions d’euros.

La Chine, entre communisme et capitalisme

« Pour la France, c'est extrêmement intéressant : sur le plan culturel, sur le plan des échanges, sur le plan économique aussi »,a commenté M. Fabius.

C’est en effet sur la Chine que se concentrent aujourd’hui tous les espoirs : première puissance économique mondiale en parité de pouvoir d’achat (PPA) et pays le plus peuplé au monde, c’est là que se jouera en partie l’avenir économique du monde. La marée de touristes chinois qui a submergé la France il y a quelques semaines n’en est qu’une preuve supplémentaire. Mais cette puissance est-elle durable ?

La Chine, qui allie politique communiste et économie capitaliste, semble en effet en équilibre bien instable. Cette étonnante combinaison, dénommée « économie socialiste de marché » - deux termes à première vue incompatibles -, associe un libéralisme économique à un contrôle politique autoritaire afin de mettre sur pieds une économie de planification en situation de libre-marché où l’Etat possède encore les moyens de production. Cette politique d’ouverture sur l’Occident et de libéralisation de l’économie a été initiée en 1978 avec le courant pragmatiste de Deng Xiaoping, dont le mot d’ordre – « enrichissez-vous ! » - va à rebours de toute philosophie communiste. Dans le but d’attirer des investisseurs étrangers, le droit à la propriété a été progressivement instauré, la responsabilisation individuelle des terres a peu à peu remplacé la collectivisation de l’agriculture et de petites entreprises (getihu 个体户) sont apparues. Le processus s’est accéléré en 2012 avec une véritable mise entre parenthèses de la doctrine de l’égalité des classes et de nouveaux moteurs que sont l’individualisme, la consommation et la division du travail qui permet d’améliorer la productivité. Des zones économiques spéciales (ZES) exemptes de taxes ont notamment été créées depuis les années 1980 pour attirer les capitaux étrangers.

Mais le paradoxe ne s’arrête pas là : le capitalisme chinois est en réalité encore plus sauvage que le capitalisme des pays occidentaux. Les inégalités y sont notamment bien plus fortes (l’indice de Gini était de 0,610 en 2010 contre 0,306 pour la France et 0,408 pour les Etats-Unis). Comment peut-on justifier le fait que, dans un pays qui se dit communiste, des entrepreneurs s’enrichissent au point de pouvoir dépenser près de 13 millions d’euros pour offrir un voyage touristique à leurs salariés, quand 25% des ménages les plus pauvres ne possèdent qu’1% des richesses du pays ? Cela peut être dû au fait que, parce que l’Etat n’est pas officiellement capitaliste, il n’existe pas de règles pour réguler le système économique. Ainsi, le capitalisme occidental est en réalité bien plus encadré. Certaines techniques de vente utilisées en Chine sont par exemple interdites en France : on peut citer à ce sujet le cas du pseudo-médicament脑白金 (nao bai jin), supposé améliorer les compétences cognitives, tout à fait inutile mais qui a tout de même permis le phénoménal enrichissement de son propriétaire (ce produit n’a bien sûr pas été commercialisé en France). De plus, les PDG chinois sont souvent l’objet d’un véritable culte de la personnalité : à son arrivée en France le 8 mai, Li Jinyuan s’est offert un défilé dans une jeep de la Seconde Guerre mondiale au milieu des acclamations de ses salariés, qui répétaient à qui voulait l’entendre que leur patron est « un héros national », « comme [leur] père », « un chef de famille » qui leur « a donné une bonne santé et une grande richesse ».

La page Facebook de l’entreprise explique, quant à elle, que le groupe « vous donne l’occasion de bien gagner votre vie et d’être parmi les multimillionnaires de ce siècle, grâce à son programme [de] distributeursindépendants système Multi level marketing ». Son site internet (http://www.mytiens.com/tiensfrance/tiens.html) expose à grand renfort de vocabulaire angélique une philosophie humaniste qui permettrait d’atteindre le bonheur grâce au travail.

Malgré ses pratiques capitalistes assumées, la Chine est toujours régie par la Constitution de 1982 qui instaure un régime autoritaire, communiste, dirigé par un parti unique et qui n’institue pas de séparation entre les pouvoirs. Les droits de l’Homme sont négligés et, malgré une certaine libéralisation politique et plus de tolérance pour les critiques « non subversives » (c’est-à-dire non organisées) ces dernières années, la répression et la censure subsistent. Peut-on vraiment dissocier l’économie et la politique au point de faire cohabiter socialisme et économie de marché, libéralisme économique et autoritarisme politique ?

Les pays occidentaux, entre droit-de-l’hommisme et compromis économiques

La schizophrénie économico-politique de la Chine trouve son pendant en Occident avec une exigence du respect des droits de l’Homme et la nécessité de relations commerciales. Le dilemme entre fermer les yeux sur les aspects politiques pour bénéficier des avantages économiques, et boycotter le pays en raison de sa politique mais renoncer à tout partenariat économique, est bien connu. La conciliation de ces objectifs contraires peut se faire en utiliser les relations commerciales afin de favoriser l’ouverture et peut-être ensuite la démocratisation de la Chine. C’est la ligne que tente de suivre le ministère français des Affaires Etrangères depuis la reconnaissance en 1964 de la Chine par le général De Gaulle.

Depuis vingt ans, les relations franco-chinoises sont en croissance constante : en 1997, un « partenariat stratégique global » est établi pour renforcer les échanges culturels, économiques et diplomatiques ; la France, qui a été le premier grand pays occidental à nommer à Pékin un ambassadeur de plein exercice, est le 4ème partenaire européen de la Chine après l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie.

Ainsi, selon le site du Quai d’Orsay :

« Cette décision prise par la France en 1997, confirmée à chaque rencontre bilatérale de haut niveau, repose sur la conviction qu’un dialogue confiant avec la Chine est de nature à favoriser l’évolution du pays vers davantage de stabilité, de croissance et de liberté. »

La politique française à l’égard de la Chine est définie ainsi :

« La relation franco-chinoise se développe selon trois axes prioritaires : renforcer le dialogue politique, travailler au rééquilibrage des relations économiques dans un esprit de réciprocité et favoriser l’accroissement des échanges entre les sociétés civiles, notamment entre jeunes français et chinois. »

Depuis leur début, les relations diplomatiques franco-chinoises sont marquées par des hauts et des bas. Le conflit entre respect des droits de l’homme et partenariat économique renaît à chaque événement majeur. Fallait-il se rendre aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008 ou les boycotter ? Le président Nicolas Sarkozy avait alors choisi d’agir dans la continuité de la politique du général De Gaulle. Mais quand il a rencontré le dalaï-lama la même année, le président chinois d’alors, Hu Jintao, a annoncé que les relations entre les deux pays allaient être « minées » et a reporté le sommet sino-européen qui devait avoir lieu peu après.

En avril 2009, la France s’est réconciliée avec Pékin par la publication d'un communiqué conjoint réaffirmant la volonté de « renforcer le partenariat stratégique global » et assurant que « la France récuse tout soutien à l'indépendance du Tibet, sous quelque forme que ce soit ». Aveu de faiblesse ou stratégie politique ? Chaque visite officielle du président français en Chine est l’occasion de raviver le débat : évoquera-t-il la thématique délicate des droits de l’homme ou se contentera-t-il des aspects économiques ?

Ainsi, en 2013, lors de la visite en Chine de François Hollande, Emmanouil Athanasiou, coordinateur du comité international de soutien à Liu Xiaobo (militant chinois des droits de l’Homme emprisonné et prix Nobel de la Paix), a estimé que « les droits de l'Homme sont sacrifiés au profit des intérêts économiques ».

Diane Richard

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