La légalisation du cannabis, grande oubliée des débats politiques

OPINION

"Aujourd'hui, comme tous les week-ends, mes amis et moi fumons un joint pour nous détendre, c'est un plaisir récréatif, un peu comme si on s'asseyait autour d'une bière, notre génération la savoure avec une bouffée de cannabis. C'est devenu normal." Voici ce déclare un lycéen devant les caméras de France 2 en 2013. La parole se libère chez les jeunes, la consommation se normalise et pendant que les fumeurs marchent dans Paris, l'Etat, lui, reste immobile.

https://twitter.com/TiffanyHenne/status/597023933523697664

Le cannabis. Drogue illégale certes, dont la consommation ainsi que la vente sont pénalement sanctionables, mais drogue consommée, puisque près d’un jeune sur deux de moins de 17 ans déclare y avoir déjà goûté. Chiffre alarmant, et incompréhensible lorsque l’on sait que la répression policière à ce sujet est censée être de grande envergure. Alors : inefficacité policière ou pénalisation inutile ?

Le débat qui s’ouvre est complètement tabou, il ne se déroule que trop rarement dans des sphères éloignés d’une réalité.

Fumer du cannabis est devenu normal. Une normalité due à la facilité avec laquelle on peut se procurer ce produit pourtant illicite. On se demande alors ce que fait l’Etat dans cette lutte. Une multitude d’action coup de filet pour démanteler des réseaux qui repoussent immédiatement comme de la mauvaise herbe. Ces réseaux, pointés du doigt par l’Etat pour la vente de cannabis mais aussi de toutes autres sortes de drogue ne semblent pas réellement inquiétés par les opérations coup de filet tant le business du cannabis est fructueux. Planqué dans l’illégalité, le marché maintient des prix artificiellement hauts pour un produit d'une qualité souvent médiocre.

L’illégalité attire une partie des jeunes consommateurs notamment, qui voient dans la consommation de drogues un moyen de se rebeller, de s’affirmer, de s’évader ; mais ils ne sont qu’une minorité. Pour la majorité des consommateurs, même occasionnels, de cannabis, c’est une substance récréative, comme peut l’être l’alcool, dont beaucoup se demandent pourquoi l’alcool est légal, alors qu’il produit des effets aussi néfastes que le cannabis. Cette question est souvent posée par les pro-légalisation.

Mais bien que la consommation d’alcool soit un aspect culturel en France, pays des grands vignobles, il en ressort que les dégâts immédiats ne sont pas les mêmes. L'alcool étant responsable de 22% des décès chez les 15-34 ans - une proportion particulièrement élevée. En comparaison : 13% des hommes français meurent à cause de l'alcool contre seulement 3% de nos voisins italiens ou même 1% des hommes au Danemark. Ce chiffre est saisissant lorsque l'on sait que les études concernant le cannabis montrent toutes que cette supposée "drogue douce" tue en moyenne moins que l'alcool. En 2013, 49 000 morts dues à l'alcool contre 30 000 dues au cannabis. Ainsi Barack Obama dans un entretien avec le New Yorker déclare que consommer du cannabis n'est "pas plus dangereux que l'alcool". Alors a-t-il raison ? A-t-il tort ?

Capture d’écran 2015-05-09 à 15.47.52
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La réponse mérite de sérieuses enquêtes scientifiques de grande échelle. Néanmoins, les résultats des différentes enquêtes divergent substantiellement selon le profil du consommateur et son usage de la drogue,  ainsi il conviendrait d'écouter Alfred Sauvy qui avait l'habitude de dire que "les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d'être torturés, finissent par avouer tout ce qu'on veut leur faire dire".

Il s’agit donc  de poser une question de société : doit-on dépénaliser la consommation de cannabis si celle-ci s'avère de même nature que la consommation d'alcool ?

Une partie de nos voisins européens l’a fait, face à la montée de la consommation afin de l’endiguer, et ne pas pousser dans l’illégalité une partie de la population. Mais il faut être honnête : la dépénalisation n'est pas la réponse aux problèmes de la consommation, de la vente par des réseaux mafieux et de l’addiction. C’est une hypocrisie : laissons nos concitoyens consommer de la drogue en toute légalité, mais laissons-les acheter des produits dangereux vendus par des malfaiteurs ?! Non, il faut être réaliste. Deux choix s’offrent à nous : légaliser et encadrer la vente, ou laisser faire en tentant d’éradiquer les consommateurs et les malfaiteurs.

C’est un choix délicat qui demande la prise en compte de nombreux facteurs, et dont les conséquences peuvent être graves. D’un point de vue purement utilitariste, on pourrait prendre comme exemple l’Etat du Colorado, qui fut le premier Etat américain à légaliser le cannabis. Le constat aujourd’hui est plutôt positif, l’encadrement de la vente a permis de délivrer un meilleur produit donc d’assurer une sécurité sanitaire aux consommateurs, de mettre fin au marché noir et organisations mafieuses qui les géraient et surtout a permis à l’Etat du Colorado de considérablement s’enrichir. Car en légalisant le produit, l’Etat a imposé des taxes qui servent aujourd’hui à financer la politique éducative de l’Etat. Drôle de symbole : fumons pour l’avenir de nos enfants.

Il est cependant difficile d’envisager une telle politique en France, alors que l’État a engagé une lutte sans merci contre la consommation de tabac. Notre classe politique est presque muette sur ce sujet. Étrange, tant on connaît la passion presque maladive de chacun d'ajouter son petit mot, son avis à l'approche d'une caméra et d'un micro. Alors pourquoi si peu de réaction lorsqu'une sénatrice d'EELV proposa un projet de loi au Sénat cet hiver, qui fut très largement refusé dans le silence ?

Il faut donc se référer à des positions datant de la campagne présidentielle de 2007 où Nicolas Sarkozy se déclarait contre tout changement de politique en matière de cannabis, il réitérera ces propos tout au long de son quinquennat. Ségolène Royal, elle, écrivait en réponse aux pro-légalisations:

"Personne ne peut ignorer que la conséquence directe d'une consommation prohibée mais répandue est le développement d'une société parallèle vivant et s'organisant essentiellement autour du marché du cannabis"

Elle proposait d'organiser un grand débat national si elle arrivait au pouvoir. Toujours à gauche , Manuel Valls adopte lui une position plus ferme, en déclarant à la presse :

"L'idée de légaliser le trafic de cannabis, de l'officialiser, d'en organiser la diffusion, va à l'encontre de mes valeurs"

Il n'est encore que  le député-maire d'Evry. Et son action à la place Beauvau puis à Matignon semble confirmer ces propos. Quant à François Hollande, il affirme vouloir une réflexion européenne mais ne se dit pas fondamentalement contre la dépénalisation ni même pour, fidèle à lui même le Président Hollande ne semble pas avoir tranché sur ce sujet là aussi. Mais la réflexion la plus intéressante et sûrement représentative d'une majorité de français est celle de Jean Louis Borloo qui déclare avec amusement en 2011 :

"J'adorerais être pour mais je suis contre"

François Fillon, alors Premier ministre, se presse d'ajouter :

"Ça enverrait un mauvais signal".

Il est donc la le problème : comment pourrait-on passer du slogan "Fumer tue" à la vente de cannabis légale ?

C’est une question bien étrange qui doit être traitée avec sens, et avec pragmatisme : que ce soit légal ou non, les consommateurs sont là, les effets néfastes aussi et le coût pour le pays se fait ressentir.

Alors ouvrons ce débat, discutons en, et envisageons la possibilité d’encadrer cette pratique à risque au lieu de fermer les yeux dessus. On ne peut plus faire comme si les Français avaient peur d’en consommer, on ne peut plus faire comme s'il était compliqué de s’en procurer : les chiffres, et notre quotidien nous prouvent le contraire.

Chère France, il est l’heure de protéger tes enfants ; comme le disait Henri Queuille : « Il n’est pas de problème dont l’absence de solution ne finisse par venir à bout ».

Clara Michielini @ClaraMchln

BONUS : Barack Obama interrogé sur la consommation du cannabis

En janvier 2014, Barack Obama déclare dans une interview au New Yorker que "fumer du cannabis n'est pas plus dangereux que de boire de l'alcool". Il apporte des précisions à CNN dans une autre interview :

https://www.youtube.com/watch?v=E8pZ2AC_pv0

Image en tête d'article : Barack Obama fumant dans sa jeunesse

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