Dédiabolisé, vraiment ?

ANALYSE

En janvier 2011, Marine le Pen devenait présidente du Front National. Son but : "dédiaboliser". Faire du FN un parti de gouvernement, et rompre avec certaines positions ou attitudes polémiques de Jean-Marie le Pen (les chambres à gaz, ou encore ses mots chocs sur l’immigration comme en mai 2014 avec "Mgr Ebola"). Une rupture de nouveau affirmée ce matin, aux micros d'Europe 1. En même temps, ce changement de ton de la part de Marine le Pen passe par un recentrage du discours « Front National » sur des thématiques économiques et sociales, attirant au FN des électeurs déçus de l’UMP et du PS, tous deux brocardés comme un seul et même bloc dont les lignes politiques seraient entremêlées et bien peu différentes.

Si le FN a bien connu des résultats inédits depuis 2011, peut-on dire que le processus de dédiabolisation conduit par Marine le Pen porte ses fruits ? Est-il arrivé à son terme, ou au contraire nécessite-t-il d’être approfondi en vue des prochaines échéances électorales, comme l'élection présidentielle de 2017 ?

Une stratégie qui semble porter ses fruits dans les urnes.

       Depuis son arrivée à la présidence du Front National, Marine le Pen a mené le parti lors de 6 scrutins, qui ont vu le score national du FN grimper sensiblement : alors que le parti récoltait au niveau national 15% des suffrages aux cantonales de 2011, Marine le Pen réalise le meilleur score du FN à une élection présidentielle avec 17,90% au premier tour tandis que le parti arrive en tête avec 25% des voix lors des européennes de 2014. Cependant, aux élections départementales de mars 2015, le parti réalise de très bons scores au premier tour avec 25% des suffrages nationaux mais n’arrive pas à obtenir les présidences de départements qu’il convoitait, tels que l’Aisne ou le Vaucluse, ni même aucune présidence de départements.

https://twitter.com/fdestais/status/580375830003585024

Comment expliquer ce semi-échec alors que beaucoup de commentateurs politiques prévoyaient une percée plus large du Front National à ces élections ? On peut voir dans cette progression un effet du nouveau discours porté par Marine le Pen. Seulement, tout n’est pas encore joué pour le parti (comme l’a montré le scrutin de mars 2015), qui doit maintenant faire face à quelques écueils de taille, s’il souhaite poursuivre son ascension vers le pouvoir.

Un nouveau plafond de verre ?

   D’abord, on peut voir qu’un « plafond de verre » s’est maintenu au-dessus de la tête du parti, alors que Marine le Pen et ses lieutenants menaient leur stratégie de dédiabolisation. Pendant la présidence de Jean-Marie le Pen (1972-2011), ce plafond de verre qui empêchait le Front National de devenir un parti de gouvernement était composé des différentes positions xénophobes ou racistes que pouvaient prendre le parti, des déclarations antisémites du président le Pen ou alors de ses positions ultra-conservatrices sur certains sujets de société. Avec le recentrage du discours du parti sur des thématiques économiques et sociales et un discours sans références antisémites et moins de xénophobie, on a cru que ce plafond avait volé en éclats et que le FN pouvait désormais prétendre à gouverner sans souci que celui de faire campagne en vue de scrutins majeurs tels que l’élection présidentielle.

     Or ce plafond de verre est toujours là, mais ses composantes sont aujourd’hui différentes. Il s’agit de la question du retour au franc par exemple. Personne ne sait exactement ce qu’il adviendra de la France et son économie si celle-ci décide avec un gouvernement frontiste de ne plus utiliser l’euro comme monnaie. L’intention du Front National peut paraître louable, puisqu’il s’agit de « retrouver » une certaine souveraineté économique. Mais les conséquences restent encore aujourd’hui incertaines. Alors que certains prédisent une explosion des dettes des particuliers et des entreprises, liées à des changes peu avantageux pour le franc, d’autres pensent au contraire que les retombées économiques d’une telle politique ne seraient mauvaises que sur le court terme et qu’une intervention massive de l’Etat dans les premiers mois de la sortie de l’euro permettrait d’endiguer tous ces effets négatifs. Face à l’inconnu, une partie des Français préfèrerait donc ne pas franchir le pas du vote FN, et continuer avec l’euro.

     On peut aussi citer l’attitude ambiguë du sur le rôle de la femme et ses droits dans la société. Marine le Pen aime se présenter comme une femme moderne, active, divorcée, capable de mener à la fois une « vie de famille » et une vie « professionnelle ». Elle adopte donc une image de femme moderne. Néanmoins, cela ne l’empêche pas le parti d’adopter des positions très conservatrices sur des questions liées aux droits des femmes. Prenons l’avortement par exemple. Celui-ci aimerait mettre fin à son remboursement lorsqu’il est effectué pour des questions de « confort », c’est-à-dire lorsqu’il n’est pas motivé par un viol ou par des complications médicales à venir. En janvier 2010, lors d’un entretien accordé au quotidien catholique « Présent », Marine le Pen présentait d’ailleurs la baisse du nombre d’avortements jusqu’à zéro si possible comme l’un des objectifs du parti. Pire encore, les déclarations de l’eurodéputé FN Dominique Martin en date du mois de mars, qui se dit pour « la liberté des femmes à rester chez elles », afin de « libérer plus d’emplois » et finalement ne pas avoir à résoudre le défi de l’égalité homme-femme dans un pays encore marqué par le machisme et la misogynie. De telles prises de position ne peuvent qu’empêcher une partie de l’électorat féminin (et masculin) de voter FN.

Une rupture de forme entre les militants et la direction

     De plus, on constate une certaine rupture entre les instances dirigeantes du parti et la base des militants à travers toute la France. On a une dédiabolisation engagée par des cadres du parti tels que Marine le Pen, Louis Aliot ou encore Florian Philipot, qui porte ses fruits au niveau national. Mais ce processus ne touche pas forcément tous les militants, qui parfois en restent au discours plus dur développé par Jean-Marie le Pen. En attestent les multiples dérapages qui ont lieu durant les quelques semaines précédant les élections départementales de mars 2015. Faire une liste exhaustive dans cet article serait beaucoup trop long, mais le quotidien Libération s’en est chargé. Toujours est-il que des dérapages ont eu lieu, et ceux-ci mettent à mal le processus de dédiabolisation engagé par le FN depuis 2011. Florian Philipot ne parlait que de « quelques cas isolés » pendant la campagne des départementales, mais on voit bien avec un tel nombre de dérapges que ce n’est absolument pas le cas. Pire encore, seuls quelques-uns d’entre eux ont conduit à une exclusion du parti pour leurs auteurs.

   On observe même une fracture à la tête du parti, provoquée par les propos récents de Jean-Marie le Pen dans l’émission Bourdin Direct, en date du 2 avril 2015. Le président d’honneur du FN disait « ne pas regretter » ses propos passés sur les chambres et gaz et considérer celles-ci comme un « détail de la guerre ». Ces propos ont mis en évidence une division interne au parti qui se fait de plus en plus profonde. Marine le Pen, Florian Philipot ou encore Louis Aliot ont dit se détacher ou condamner les déclarations faites par Jean-Marie le Pen au micro de Jean-Jacques Bourdin. La dédiabolisation du FN devrait en effet passer par le rejet de tels propos. Mais cela n’a pas empêché Bruno Gollnisch ou encore Marion-Maréchal le Pen de soutenir l’ancien dirigeant du parti, en excusant presque la provocation négationniste du leader historique du parti. Dès lors que tout le parti n’adhère pas à ce processus de dédiabolisation, aussi bien chez les militants que chez ses dirigeants, on ne peut pas considérer ce processus comme complet et achevé.

https://www.youtube.com/watch?v=Rt8WYVoSkQQ&spfreload=10

Des liens encore forts avec une extrême-droite moins « policée ».

   Aussi, on pourrait croire aujourd’hui que l’extrême-droite est quasi-exclusivement représentée par le Front National, les autres groupuscules ou petits partis disposant de moins de visiblité. Or, il n’est en rien : le Front National n’est qu’une composante de cette extrême-droite. Le FN doit donc entretenir des liens avec des groupes qui eux n’ont pas forcément mis en place une dédiabolisation de leurs mouvements. De ce fait, le processus de dédiabolisation en prend aussi un coup.

Historiquement, rappelons-nous que le FN, à ses origines, n’est qu’une tentative de rassemblement de sympathisants de l’extrême droite issus de groupuscules néo-fascistes comme Occident ou son successeur Ordre Nouveau. On pouvait trouver aussi d’anciens membres ou sympathisants de l’OAS.

Aujourd’hui, le FN entretient des liens forts avec le reste de l’extrême-droite française, même si ceux-ci sont peu médiatisés. D’après le journaliste Abel Mestre, Marine le Pen compterait parmi ses proches des anciens du Groupe Union Défense (GUD), organisation étudiante violente d’extrême-droite. Parmi eux, on trouve un certain Frédéric Chatillon. Présenté comme un ami de Marine le Pen, il est aussi le fondateur de Riwal, une agence de communication créée en 1995, et actuellement l’un des principaux prestataires du Front National.

https://www.youtube.com/watch?v=J_Cd0ldCHk8

Philippe Péninque est aussi un ancien du GUD et un proche des le Pen : après avoir rejoint le FN dans les années 2000 pour ensuite conseiller Jean-Marie le Pen pour les présidentielles de 2007, il cofonde en 2009 le mouvement Egalité et Réconciliation, avec Alain Soral. Il est vu aujourd’hui comme l’un des plus proches conseillers de Marine le Pen.

     En ce qui concerne Alain Soral, celui-ci rejoint le FN en 2005. Ecrivain, il rédige le discours de Valmy de Jean-Marie le Pen en 2007, pour ensuite rejoindre le bureau politique du parti, avant de le quitter en 2009, pour fonder son mouvement. En principe, « Egalité et Réconciliation » prône une « réconciliation nationale ». Il s’agit pour le mouvement de faire fi des divergences politiques et donc de se placer « au-dessus » des partis. Cependant, il est souvent classé à l’extrême-droite pour ses positions nationalistes et ses déclarations antisémites, camouflées par un antisionisme qui ratisse large par rapport à ce qu’est en principe le sionisme. Et même si Alain Soral a quitté le FN, cela ne l’empêche pas de soutenir Marine le Pen, malgré quelques divergences de point de vue.

     Enfin, il y a la question des relations entre le Bloc Identitaire et le Front National. Même si le premier est souvent vu comme un appendice du second, il n’en est rien dans les faits. Certes, le patron actuel du Bloc Identitaire, Fabrice Robert, est passé par le Front National. Mais ces deux mouvements n’ont pas la même vision de l’identité. Le FN préfère voir une nation française unie, avec une seule et même culture commune à tous, là où le Bloc Identitaire met l’accent sur la défense des identités régionales (corse, alsacienne, bretonne, etc…). De plus, la formation de Marine le Pen vise un maximum de victoires électorales, et souhaite devenir un parti potentiel de gouvernement alors que les identitaires sont dans l’action de terrain et les happenings contestataires tels que les apéritifs « saucisson-pinards » organisés devant des mosquées. Cependant, cela n’empêche pas le Bloc d’exercer une pression externe sur la ligne politique du FN, à propos de l’immigration, et les maires FN de Beaucaire (Vaucluse) et de Cogolin (Var) d’engager des dirigeants de la branche jeune du Bloc, Génération Identitaire, pour occuper des postes de communication au sein des municipalités.

http://www.dailymotion.com/video/x2ox4vk_marine-le-pen-estime-que-son-pere-ne-doit-plus-pouvoir-parler-au-nom-du-fn_news

Le processus de dédiabolisation engagé par le FN depuis 2011 lui permet donc d’aller plus loin dans les victoires électorales. Cependant, le parti après les départementales de mars 2015 apparaît quelque peu en perte de vitesse, car ce processus est loin d’être achevé. S’il souhaite arriver au pouvoir le Front National va devoir batailler dur pour convaincre l’opinion de la viabilité d’une sortie de l’euro. Mais il doit aussi se démarquer de son passé (quitte à changer de nom), couper les ponts avec des mouvements d’extrême-droite qui effraient une partie de son électorat potentiel et mettre de l’ordre aussi bien dans ses rangs, qu’à sa tête.

Marine le Pen arrivera-t-elle à commettre un parricide idéologique sur la personne de Jean-Marie le Pen, alors qu’il s’agit de son propre père biologique ? Début de réponse demain : un bureau politique exceptionnel du Front National se réunit et pourrait décider jusqu'à l'exclusion de son fondateur.

Matthieu Lefebvre du Preÿ

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