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Une dynastie en danger

ANALYSE

Marine le Pen foulait mardi dernier le tapis rouge du gala annuel de Time Magazine en raison de son apparition dans le classement des cent personnalités les plus influentes actuellement dans le monde. En robe de soirée, souriante face aux photographes, la présidente du Front National savoure ce moment. Le temps d’une soirée, elle semble oublier les divisions qui secouent son parti depuis le début du mois. L’apparente satisfaction de Marine le Pen cache en réalité des tensions profondes qui déchirent les cadres du parti et qui menacent la pérennité de ce mouvement qui se considère pourtant comme le « premier parti d’opposition ». N’est ce qu’une simple crise d’adolescence chez un parti en pleine expansion ou bien est-ce une crise plus grave, révélatrice de difficultés profondes ?

https://twitter.com/afpfr/status/590763222874992640

Quelles sont les causes des insolences de Jean-Marie le Pen ? Celui qui est communément surnommé le « menhir » occupe une position particulière au sein du parti qu’il a créé en 1972. Cette figure, devenue emblématique dans le paysage politique français, a permis le développement d’un parti devenu omniprésent sur la scène politique actuelle. Depuis 2011, date à laquelle il a du céder la tête de son mouvement à sa fille, il est devenu président d’honneur du Front National ; un poste honorifique crée spécialement pour lui.

Mais aujourd’hui les écarts de Jean-Marie le Pen à l’égard de la ligne politique énoncée par sa fille se multiplient. Il constate que le parti qu’il a dirigé pendant près de quarante ans lui échappe. Ses interventions récurrentes dans les médias sont pour lui l’occasion de confirmer que ce parti est en quelque sorte toujours sa propriété. Adoptant une logique résolument provocatrice il critique le processus de dédiabolisation entamée par sa fille, processus qui a mené à des résultats électoraux inédits depuis la création du parti. Jean-Marie le Pen semble animé par la volonté d’exister politiquement, de diriger « son » parti.

On voit ainsi naitre une véritable querelle familiale entre une fille souhaitant s’émanciper de la tutelle paternelle à travers la normalisation du parti et un père provocateur qui a renouvelé récemment dans le journal Rivarol ses affinités avec certaines théories racistes voire négationnistes. Mais au delà de cette simple opposition c’est tout un parti qui se déchire. La base du parti et surtout ses membres parmi les plus anciens sont attachés à cette figure paternelle qui incarne une grande partie de l’histoire du parti tandis que des membres plus récents semblent attachés à la logique de dédiabolisation amorcée par Marine le Pen. Ces derniers se sont rassemblés autour des figures de Marine le Pen et de Florian Philippot, vice président du parti. Tout deux prônent un Front National plus modéré, plus raisonnable afin d’élargir la base électorale du parti. Jean-Marie le Pen, à l’inverse, ne se plaçait que dans une logique d’opposition, de provocation et ne cherchait pas à accéder au pouvoir. Des politologues à l'image de Thomas Guénolé vont jusqu'à dire qu'il existe un FN républicain et un FN non républicain. De là à scinder le parti en deux, il n’y a qu’un pas.

Marine le Pen et ses proches collaborateurs se concentreraient alors plus sur le Rassemblement Bleu Marine, ce qui leur permettrait de prendre leurs distances avec un Jean-Marie le Pen imprévisible et dangereux. Ayant pris conscience de ce risque, Steve Briois, Maire FN de Hénin Beaumont annonçait :

« Est ce que Marine le Pen devra trembler tous les matins en s’inquiétant des déclarations de son père ? ».

Ce mouvement fondé par Marine le Pen lui permettrait de se débarrasser de l’étiquette « extrême droite » qui colle à son parti. Histoire de repartir sur de nouvelles bases. Un moyen d'élargir la base de son électorat, et d'achever la dédiabolisation.

Marine le Pen semble être la véritable gagnante de cette opposition au point même que certaines voix crient au complot. En effet cette affaire permet à Marine le Pen de se définir par rapport à son père. Elle affirme sa position de chef de parti et passe pour une personne à la fois pragmatique et professionnelle, bien loin des frasques de son père. Selon un récent sondage Marine le Pen est la personnalité qui représente le plus le Front National pour 82% des adhérents tandis que Jean-Marie le Pen ne récolte que 60% des suffrages. Cette crise est l’occasion pour Marine le Pen de prendre ses distances avec son père. Robert Ménard, maire FN de Béziers indiquait ainsi sur France Inter :

« C’est une chance pour le Front National, l’occasion de rompre définitivement avec un certain nombre de gens et de tourner une page. »

Marine le Pen, se décrivant comme lassée par ces histoires, a ainsi pris de nombreuses mesures disciplinaires à l’égard des élus frontistes qui ont tenu des propos déviants allant même parfois jusqu’à l’exclusion de certains de ses membres. Marine le Pen a patiemment construit son réseau et semble aujourd’hui être considérée comme une dirigeante de parti à part entière, une opposante crédible à François Hollande et semble bien loin de l’image de « fille à papa » qui lui collait à la peau depuis sa nomination en 2011. Les récents accrochages sont comparables à un parricide qui a permis l’émancipation de Marine au détriment de son père : entre les deux le lien est définitivement rompu.

Aujourd’hui le Front National est un parti en pleine expansion sur la scène politique française mais il semble confronté à une véritable crise d’adolescence. A l’image d’un Brutus achevant César, Marine le Pen semble devoir tuer symboliquement son père pour s’émanciper et pour donner un nouveau souffle à un parti en perte de vitesse.

Aujourd’hui, seule Marion Maréchal le Pen semble pouvoir servir de lien entre le père et la fille mais il semble bien que la jeune élue du Vaucluse ait plus intérêt à se rapprocher de sa tante dans les années à venir. L’acte de renvoyer Jean-Marie le Pen du Front National serait la phase ultime du processus de dédiabolisation et, entre nous, ce ne serait pas une si mauvaise chose tant cet homme, par ses dérives, a souillé le discours politique. Cette crise d’apparence anodine pourrait laisser des cicatrices profondes au sein du FN. Elle ne serait alors pas qu’un simple « détail » dans l’histoire du FN.

Harold King

BONUS : Documentaire de Serge Moati, "Adieu Le Pen"

https://www.youtube.com/watch?v=Tkn0Jn9APoI

Image d'en tête : By Kenji-Baptiste OIKAWA (Jean-Marie Le Pen) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC BY 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/3.0)], via Wikimedia Commons

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