Qui a vraiment gagné le premier tour des départementales ?

ANALYSE

Dimanche dernier, les électeurs ont pu être surpris par l’exceptionnelle unanimité des personnalités politiques dans leurs déclarations : Ils avaient tous gagnés. Nicolas Sarkozy a ainsi estimé que "dans un grand nombre de départements les conditions d'un basculement massif à droite étaient réunies" tandis que le Premier Ministre Manuel Valls a déclaré que les résultats du Parti Socialiste étaient "honorables". Marine le Pen, quant a elle, a qualifié le scrutin d’"exploit" permis par un "vote massif" pour son parti. Mais qu’en est il réellement ? Au delà des chiffres quels partis semblent être les gagnants ou les perdants de ce premier tour ? Petit tour d’horizon…

Pour le Parti Socialiste :

  • Ses résultats au premier tour : Selon les chiffres du Ministère de l’Intérieur le Parti Socialiste n’aurait récolté que 21,2% des suffrages. Ces résultats représentent pour le parti une lourde défaite : il est éliminé au second tour dans plus de 500 cantons et risque au terme de cette élection de perdre jusqu’à trente départements.

Les points positifs de ce scrutin :

Il semble difficile de trouver des points positifs à ce scrutin tant le parti socialiste semble être le grand perdant de cette élection. Cependant, au sein de parti on observe qu’une figure semble être à l’écart de ce cataclysme politique : Manuel Valls. Le Premier Ministre a en effet gagné son pari face aux sondeurs qui annonçaient une abstention record et une large victoire du Front National. Il avait personnellement pris part à la campagne électorale annonçant le 8 Mars dernier sur Europe 1 sa peur de la montée du Front National :

« J’ai peur que mon pays se fracasse contre le Front National ».

Pour ce faire il avait appelé l’ensemble des électeurs à se mobiliser contre le Front National. Mathématiquement il a remporté son défi car le Front National n’est clairement pas la première force politique du pays et l’abstention, bien qu’élevée, n’a pas atteint les sommets envisagés par les instituts de sondage. Il a annoncé dès la divulgation de ces résultats que

« Le Front National était très haut mais il n’est pas la première formation politique de France. Je m’en félicitecar je me suis personnellement engagé ».

D’autre part tout ne semble pas être perdu pour le parti de la majorité malgré les apparences. Ainsi, les résultats du Parti Socialiste, pris seuls, sont décevantsmais si on les additionne avec les résultats des partis qui formaient la majorité présidentielle lors de l’élection de François Hollande en 2012 (Parti Socialiste, Front de Gauche, Parti Communiste, Europe Ecologie les Verts) l’Union de la Gauche deviendrait la première force politique au coude à coude avec L’UMP. Ainsi malgré ces résultats les jeux ne semblent pas encore faits pour les socialistes dans la perspective des élections présidentielles. Manuel Valls affirme donc, depuis dimanche dernier, la nécessité d’un rassemblement de toutes les voix de Gauche autour du candidat le mieux placé. Deux ans avant les élections cette invitation résonne comme un appel à l’unité visant à mettre fin aux divergences au sein du bloc de gauche. Seule une Gauche unie serait à même d’être présente au second tour des élections présidentielles et de lutter à armes égales face à l’UMP ou au Front National.

Les points négatifs de ce scrutin :

Tous les observateurs s’accordent pour dire que le Parti Socialiste est le vrai perdant au lendemain du premier tour. En effet les résultats sont mauvais surtout si on les compare avec la précédente élection départementale de 2011 où le PS avait récolté plus de 35% des suffrages. Ces résultats en demi-teinte nous renvoient directement à ceux de l’élection départementale de 1992 qui avait à l’époque représentée la plus grande déroute politique de la Gauche. Depuis cette date jamais la gauche n’avait obtenue moins de 40% des suffrages : elle en obtient aujourd’hui 36%. L’élection de dimanche dernier met ainsi fin à quinze années où, élections départementales après élections départementales, la carte de France devenait sans cesse plus rose. La Gauche semble récolter les fruits de son éclatement.

Cette élection bien que souvent perçue comme mineure témoigne d’un réel mécontentement des français à l’égard de la politique menée par le gouvernement qui va devoir prendre en compte les résultats de ces élections. Le Parti Socialiste se voit ainsi privé d’une partie d’un électorat qui devient sans cesse plus hostile à sa politique et qui a profité de ces élections pour tirer le signal d’alarme.

Ces résultats insuffisants vont sans aucun doute être confirmés par le scrutin de dimanche prochain qui risque de faire perdre au PS deux tiers de ses départements mais au-delà de ca la majorité risque de perdre bien plus : sa légitimité à gouverner.

 

Pour l’UMP :

  • Ses résultats au premier tour : L’UMP apparaît comme le grand gagnant de ce premier tour. Il arrive ainsi largement en tète de ce scrutin et aucun autre parti ne semble réellement lui disputer son hégémonie. Selon le Ministère de l’Intérieur ce parti a récolté plus de 32% des suffrages. Le parti a connu une véritable progression depuis 2011 où l’UMP n’avait obtenu que 16,9% des suffrages et où l’UDI n’en avait récolté que 9,3%. Quelques jours avant le 2nd tour la coalition UMP-UDI semble être en mesure de remporter plus de 60% des départements.

Les points positifs de ce scrutin :

Le principal vainqueur de cette élection semble être l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy. Six mois après son retour dans l’arène politique, après avoir été confronté aux critiques incessantes de l’opposition mais également au sein de son propre parti Nicolas Sarkozy semble renaitre de ses cendres et enfin tenir sa revanche. Il a ainsi réussi à pacifier son parti pour gagner ces élections tout en renforçant l’alliance avec l’UDI. Il semble ainsi tourner la page à toutes les affaires qui ont ébranlé le parti depuis plus de deux ans de l’affaire Bygmalion à l’Affaire Kadhafi en passant par l’Affaire Bettencourt. D’autre part il fait taire tous ses détracteurs qui critiquaient sa propension à diviser le parti. La large victoire de la coalition UMP-UDI lui permet d’affirmer son leadership à droite où il ne cesse de s’imposer face à ses concurrents en vue des primaires de 2016.

D’autre part, grâce à cette large victoire, l’UMP empêche le Front National de devenir la seule alternative à un gouvernement en difficulté. Le FN ne peut plus se vanter d’être le premier parti de France comme il avait pu le faire au lendemain des élections européennes en 2014. Gérald Darmanin, actuel maire UMP de Tourcoing, affirmait ainsi que « C’est nous (l’UMP) qui incarnons l’alternance ». En s’ancrant dans à l’échelle locale l’UMP renforce sa crédibilité dans son opposition au gouvernement.

Les points négatifs de ce scrutin :

Il n’y a pas de réel point négatif pour l’UMP au lendemain du premier tour tant les scores réalisés distancent ceux des autres formations politiques. Cependant différentes interrogations peuvent attirer notre attention. Tout d’abord nous pouvons nous demander si il s’agit d’un vote d’adhésion à l’UMP, à ses valeurs, à son projet ou si il s’agit plutôt d’un vote sanction à l’encontre de la politique menée par le gouvernement actuel. Pas de triomphalisme alors à l’UMP qui devrait alors renforcer le processus d’élargissement de sa base électorale. Ensuite nous pouvons nous demander si cette victoire aurait été possible sans l’appui de l’UDI. Dans ce cas l’UDI semblerait devenir un partenaire incontournable pour l’UMP qui devrait alors gérer certains désaccords notamment, dans un premier temps ceux autour des consignes de vote au second tour. L’UMP, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy prône unanimement la politique du « Ni-Ni » (Voter Ni pour les Candidats du Front National Ni pour ceux du Parti Socialiste en cas d’absence d’un candidat de droit au second tour) tandis que l’UDI encourage ses électeurs à voter pour les candidats socialistes pour faire barrage contre le Front National.

 Pour le Front National

  • Ses résultats au premier tour : Selon le Ministère de l’Intérieur le Front National récolterait 25,2% des suffrages. Il sera présent dans près de la moitié des cantons au second tour et est arrivé en tête dans 320 d’entre eux. Il a par ailleurs remporté quatre cantons dès dimanche : le Vaucluse, le Var, La Haute Marne et l’Aisne.

Les points positifs de ce scrutin :

Alors qu’un soir d’avril 2002 on se plaignait d’un Front National à 16,9% on se réjouit aujourd’hui de ne le voir qu’à 26%. On voit bien l’évolution des mentalités depuis plus d’une décennie. Alors que la présence du Front National au second tour des élections présidentielles apparaissait comme une menace exceptionnelle en 2002, le Parti de Marine le Pen apparaît désormais comme un acteur incontournable de l’échiquier politique français. C’est une véritable victoire pour Marine le Pen qui semble avoir réussi sa politique de dédiabolisation de son parti. Alors que la récente émergence du tripartisme conduit au rétrécissement de la base électorale de deux partis traditionnels, le FN en profite pour récupérer ces électeurs. D’autre part voter FN n’est plus aussi mal vu qu’auparavant et semble s’être normalisé. Le nombre d’adhérents au Front National a presque quadruplé en trois ans passant de 22 000 adhérents en 2011 à 83 000 en 2014.

Les bons scores du Front National depuis plus de cinq ans semblent être confirmés par cette élection. Ce part semble être dans une logique ascendante au point de désormais concurrencer les deux partis traditionnels. Par rapport à ces partis le Front National est privilégié car n’est engagé dans aucune alliance : il a mené une campagne cohérente et indépendante ce qui lui confère une certaine liberté d’action sans risquer de déplaire à ses alliés.

Jean Marie le Pen en tant que Président du front National préférait porter toute son attention sur les élections présidentielles. Sa fille, à la tête du parti depuis 2011, a adopté une politique bien différente, estimant que chaque élection était l’occasion pour son parti d’apparaître comme un opposant crédible à l’UMPS. De ce point de vue, les résultats du Front National représentent une vraie victoire pour le FN qui auparavant ne disposait que de deux conseillers départementaux. En observant la carte de France on prend conscience de l’ampleur des résultats du Front National qui n’est plus seulement présent dans ses bastions traditionnels (dans le Nord et dans le Sud-Est) mais également sur l’ensemble du territoire. Aucune région ne semble ainsi être épargnée par cette montée du Front National. Ces élections permettent au FN de développer son réseau d’élus et de renforcer son implantation à l’échelle locale. Ce scrutin apparaît comme une étape fondamentale dans la logique de développement du parti car il le rapproche du terrain. Il manquait au parti cette logique de proximité qui est désormais assurée par tout un tissus d’élus. Le FN a des responsabilités qu’il a longtemps désirées : il va devoir être à la hauteur des attentes de son électorat en dépassant son simple statut d’opposant. C’est à ce moment là que nous pourrions alors considérer ce parti comme un parti crédible à toutes les échelles.

Les points négatifs de ce scrutin :

Même si le Front National poursuit sa logique ascendante en prolongeant les bons scores réalisés lors des élections européennes de 2014, ces résultats ont un gout amer. En effet les désillusions sont nombreuses. Le Front National ne peut plus s’autoproclamer premier parti de France comme il avait pu le faire en 2014. Si les élections présidentielles avaient eu lieu dimanche dernier le front national n’aurait pas été présent au 2nd. Mais rien n’est fait, deux longues années nous séparent de cette échéance et les cartes peuvent encore être redistribuées. D’autre part le Front National a perdu son statut de premier parti d’opposition au gouvernement. Face à un gouvernement en difficulté sur des dossiers tant économiques que sociaux, l’opposition semble être incarnée par une UMP devenue unie plus que par le Front National.

Si ces résultats vont sans doute être confirmés dimanche prochain rien n’est joué pour autant deux ans avant 2017 : deux années où la situation économique, sociale et politique peut fondamentalement changer. Les élections départementales, bien que souvent perçues comme secondaires confirment cependant une tendance à l’œuvre depuis quelques mois : celle du tripartisme. A coté du Parti Socialiste et de l’UMP se trouve un Front National prêt à en découdre avant 2017. La grande perdante de ces élections semble ainsi finalement être la Vème République. Les résultats du parti de Marine le Pen et le tripartisme qui en découle sont en contradiction avec notre Constitution basée sur le bipartisme. La division de l’échiquier politique n’avait jusqu’à présent jamais été remise en question mais aujourd’hui on voit naitre une inadéquation entre un électorat qui a choisi le tripartisme et un système institutionnel qui impose le bipartisme. Ce décalage semble directement menacer l’équilibre fragile sur lequel reposait la Vème République.

Harold King

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Elections départementales : mode d'emploi

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