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Etat d'alerte

ANALYSE

Administration envahissante, gouvernements inefficaces, paralysie des réformes, absence d’innovation... La sphère publique menace de devenir leur handicap face à des puissances émergentes plus dynamiques. Il est urgent de la réinventer.

« La démocratie est en train d’être défigurée par des attentes irréalistes et des demandes contradictoires »

Les gouvernements occidentaux, ruineux, intrusifs, inefficients, dépassés par leurs obligations, connaissent une ‘crise de la cinquantaine’. S’ils ne se repositionnent pas au plus vite, en réduisant leur présence dans la sphère publique, le monde verrait une prolifération de régimes autoritaires sur les modèles chinois et singapourien.

C’est en tout cas la théorie développée par John Micklethwait etAdrian Woolridge, journalistes pour l’hebdomadaire britannique The Economist dans leur dernier ouvrage, The Fourth Revolution. The Global Race to Reinvent The State.

Dystopie californienne

Les auteurs prennent la Californie pour l’incarnation des dysfonctionnements affectant les démocraties occidentales. Etat touristique ensoleillé de la côte Ouest des Etats-Unis, le paradis des surfeurs fait montre des « sept péchés » de l’Etat développé.

7 péchés
7 péchés

Doté d’une forme institutionnelle obsolète faite pour gouverner plusieurs centaines de milliers de personnes plutôt que 40 millions, cet Etat n’a pas vu la productivité de son service public augmenter au même rythme que celle du secteur privé et industriel.

Par ailleurs, une législation tentaculaire pose des barrières à l’initiative privée, et l’Etat-providence est défaillant. En effet, la redistribution bénéficie en majorité non pas aux plus nécessiteux, mais bien aux classes moyennes et supérieures. Or, si l’idée d’un « filet de sécurité » minimum est largement accepté dans la plupart des sociétés, les citoyens ne peuvent consentir de bonne grâce à la cotisation que si sentiment leur est donné qu’elle a un but précis, et que la redistribution est efficiente. Ce n’est actuellement pas le cas.

Faudrait-il alors s’inspirer de Singapour ? Dans ce micro-Etat, un système de santé publique, plus individualiste et néanmoins plus rationalisé, fait payer une ‘taxe d’utilisation’ faible mais suffisante pour décourager le recours abusif au système, en s’appuyant en parallèle sur un système d’assistance privée (en l’absence d’un système de pensions, les enfants prennent soin de leurs parents une fois l’âge de la retraite sonné).

Des dépenses publiques faibles, dont le volume est « lié à ce que l’on met [dans le financement] », permettent de contourner le dangereux cratère du déficit, et de les limiter à 17% du PIB singapourien, au lieu d’une moyenne de 47% dans les pays membres de l’OCDE. La question des finances publiques est une problématique majeure à laquelle les Etats occidentaux doivent se confronter.

Nous ayant promenés d’Ouest en Est, les auteurs se recentrent sur l’Europe, et nous font voyager en contrée nordique. Il y a une trentaine d’années, la Suède était un pays ‘étouffé’ par un Etat trop généreux, déficitaire, une sphère publique omnipotente, dépassée par ses obligations. Les dirigeants ont alors entrepris des réformes audacieuses pour rendre le système autosuffisant et plus efficient : ajustement du départ à la retraite à l’espérance de vie, autonomie accrue des écoles et introduction d’une certaine compétition entre établissements scolaires via un système de financement par ‘vouchers’…

« La Suède a réalisé la plupart des choses que les hommes politiques savent qu’ils devraient faire mais qu’ils ont rarement le courage de tenter. »

Alors, manque de courage politique ou… manque d’idées ? L’innovation, la comparaison et la compétition entre les Etats sont les moteurs actuels du dynamisme asiatique. Or, c’est justement la capacité des gouvernements occidentaux à se réinventer en permanence au cours du dernier demi-millénaire qui les a amenés à dépasser en puissance la Chine au XVIème siècle. S’ils souhaitent rester en tête, la machine ‘révolutionnaire’ doit se remettre en marche.

Paralysie

« Nous savons tous ce qu’il faut faire, mais nous ne savons pas comment nous faire réélire une fois qu’on l’a fait »

avouait Jean-Claude Juncker - à l’époque Premier ministre du Luxembourg. Ce n’est donc pas un manque d’idée qui empêche la réforme de l’Etat, c’est une paralysie patente envers l’expérimentation et la nouveauté.

Micklethwait et Woolridge synthétisent l’esprit général de l’administration en une formule lapidaire : « Si le secteur public a une devise, c’est ‘ne faites jamais quelque chose pour la première fois’ ».

A l’heure où l’information circule plus vite que jamais, où les réseaux sociaux dictent l’opinion publique, où l’économie collaborative bouleverse les modes de production, de financement, les relations sociales,  où tout l’environnement privé n’est que course vers l’innovation, peut-on se permettre de refuser la comparaison entre les systèmes politiques et de conserver une organisation administrative d’un autre âge ?

Trois révolutions et demie

C’est justement par la réforme que l’Etat occidental a servi sa puissance au cours des derniers siècles. Les auteurs décrivent les « trois révolutions et demi » que l’Etat aurait connu.

  1. La théorisation de l’Etat-nation centralisé, du contrat social, initiée par Thomas Hobbes et son Léviathan au XVIIème siècle,
  2. La révolution de l’Etat libéral de John Stuart Mill au XVIIIème siècle,
  3. L’introduction de l’Etat-Providence par Béatrice et Sidney Webb à la fin du XIXème siècle. Souci de sécurité (« homo homini lupus »), soucis de valorisation de la liberté individuelle et de limitation des pouvoirs de l’Etat, souci d’égalité sont les vecteurs respectifs de ces révolutions.
  4. (3,5) Une ultime révolution, à demi-réussie, a été tentée dans les années 1980 par Ronald Reagan et Margaret Thatcher - tous deux lecteurs admiratifs de Milton Friedman -, avec pour objectif de réduire la place de l’Etat dans le marché et la vie des individus. S’ils ont contribué en partie à la libéralisation de l’Etat, ils n’ont pu stopper durablement l’accroissement de la sphère publique.
Les 4 révolutions
Les 4 révolutions

La quatrième révolution, Micklethwait et Woolridge l’imaginent ainsi : une vague de privatisation des entreprises publiques « pour réduire la dette qui écrase tant d’Etats » et pour améliorer l’efficacité des compagnies concernées; une abolition des aides fiscales captées par les plus aisés (ils décrient en passant le secteur agricole européen, trop subventionné à leurs yeux); une limitation des aides sociales pour tous passant par l’obligation de payer, ne serait-ce qu’une somme symbolique, pour chaque service consommé, faisant appel à une responsabilisation individuelle. Somme toute, ils souhaitent un Etat minime, se concentrant sur la fourniture de biens publics plutôt que sur le bien-être de sa population.

Pourquoi et pour quoi faire la révolution ? Depuis quelques années, on observe de manière très prégnante la montée d’interrogations vis-à-vis de l’utilité et du rôle de l’Etat. Insoutenabilité des dépenses publiques et état alarmant des finances, rejet de l’Etat-Providence dans des sociétés de plus en plus diverses et multiculturelles, pertinence du cadre de l’Etat-nation et vitalité des nouvelles formes alternatives au fonctionnement de l’administration sont autant de problématiques auxquelles l’Etat occidental doit faire face aujourd’hui.

« Trop petit pour les grands sujets, trop grand pour les petits sujets ». La taille de l’Etat influe directement sur sa capacité dans un service donné. Or, l’insertion des Etats-nations de Hobbes dans le cadre immense de l’espace mondialisé change de manière subtile leurs domaines de compétences, et surtout modifie l’échelle à laquelle ils peuvent agir efficacement. Incapable de gérer les affaires locales - de la direction de l’hôpital de campagne au ramassage des ordures urbain en passant par l’administration de l’université régionale -, l’Etat est pareillement impuissant au niveau international puisqu’inséré dans des réseaux qui rendent toute action solitaire impossible. Les pays sont interdépendants, presque cogérés; les décisions le sont également. Prenons le cas de l’Europe : les pays membres de l’Union européenne ont échangé une souveraineté plénière, qui était en train de devenir illusoire, contre l’exercice d’une souveraineté partagée. Il ne serait pas irréaliste d’envisager une nouvelle distribution des entités territoriales, en créant des ‘régions dynamiques’ plutôt que des Etats paralysés et ventripotents. Tony Blair l’avait proposé : diviser l’Etat central en de petites unités, locales et plus innovantes car proches de la réalité. Les auteurs notent avec amertume que, si cette idée était bonne, elle n’a pas été retenue, par peur du changement.

Le changement, les deux auteurs veulent le provoquer. The Fourth Revolution est un ouvrage agréable, clair, qui ne se complait pas à perdre son public dans des théories de science politique complexes mais qui, au contraire, dans un souci tout à fait pédagogique, guide le lecteur curieux au travers de paysages variés (du Brésil à la Chine en passant par les Etats-Unis, le Danemark et l’Inde), dans un raisonnement ponctué d’anecdotes agréables - on y apprend que l’un des auteurs a partagé la compagnie de Milton Friedman, le temps d’un sauna - et appuyé par des études de grands cabinets internationaux. Il offre un panorama complet des problèmes structurels contemporains avec lesquels les Etats développés doivent composer, et fait l’effort d’avancer des propositions pour les résoudre. Si le livre s’inscrit dans la floraison littéraire des ouvrages politiques sur la réforme de l’Etat, il s’en distingue cependant par sa double approche historique (chronologie des révolutions de la théorie de l’Etat) et comparative (vis-à-vis des pays du Sud-Est asiatique), ses exemples minutieusement choisis et son accessibilité.

Néanmoins, au moment de refermer la belle couverture cartonnée, une sensation diffuse d’insatisfaction reste suspendue. Ce qui frappe au premier abord, c’est le point de vue très univoque des auteurs, privilégiant a priori le démantèlement de l’Etat-Providence - ce qui, du reste, n’est pas étonnant au regard des sensibilités politiques de The Economist. Cela limite l’adhésion complète à la thèse de l’ouvrage tout en instillant un certain scepticisme : l’analyse des auteurs, forcément orientée, n’aurait-elle pas été faussée par une grille de lecture singulière ?

Les auteurs semblent soutenir que la privatisation seule peut être de nature à résoudre les problèmes économiques de l’Etat occidental. Pourtant, elle n’est ni forcément idéale, ni forcément unique. D’une part, si tout le monde s’accorde à critiquer l’Etat, sommes-nous pour autant assurés que la gestion privée soit exempte de tous les maux, de toutes les dérives ? La différence entre le public et le privé tient à ce que lorsqu’une entreprise privée est inefficace, elle fasse faillite - tandis que l’entreprise publique est toujours ‘sauvée’. Le hic : beaucoup de services publics sont en situation de monopole. Les privatiser ne garantirait pas nécessairement une amélioration de la performance du marché.

D’autre part, entre le ‘tout public’ administratif et le ‘tout privé’ thatchérien, il existe une troisième voie : celle, sur le modèle de la consommation collaborative, de l’action publique « 2.0 », ou administration participative. Autrement dit, les individus peuvent s’unir pour créer un complément au service public. Des initiatives ont déjà été prises au niveau local : par exemple, la municipalité de Boston a créé une application géolocalisatrice qui permet au citoyen de signaler tout nid-de-poule, absence d’éclairage et autre tag afin d’améliorer la productivité des techniciens urbains en réduisant le temps de recherche.

L’interrogation qui se pose aujourd’hui, Barack Obama l’a souligné dans son discours inaugural en 2009, ce n’est pas de savoir si l’Etat est trop petit ou trop gros, c’est plutôt de savoir s’il fonctionne ou non. Pour John Micklethwait et Adrian Woolridge, la réponse est sans équivoque : sans bouleversement libéral, l’Etat occidental court à sa perte.

Violaine Lulin @vayolin_

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