Comment faire voter les jeunes

OPINION

C’en est devenu un lieu commun: les jeunes ne votent plus. Ils se détournent de la démocratie représentative. Partout en Europe, nos régimes menacent de se transformer en gérontocraties électives qui ne disent pas leur nom.

 Comme pour fuir la complexité du phénomène, on répète çà et là que les jeunes sont désintéressés de la chose publique en tant que telle, et donc quasi impossibles à récupérer —alors que les efforts des politiques pour rameuter des électeurs plus âgés paient bien mieux.

En fait, la nostalgie des baby-boomers sur leur jeunesse idéalisée fait dire des contrevérités à beaucoup de monde: non, il n’y a pas eu d’âge d’or de la politisation des jeunes, et on en vit encore moins le déclin. Ce qui décline, c’est l’attrait de la démocratie représentative et de ses règles inspirées du XIXe siècle.

Il n’y a pas de remède miracle pour faire revenir dans le giron de notre système électoral toute une génération qui le trouve un peu usé. Mais de nombreuses mesures peuvent certainement faire une différence, surtout en les combinant. Certaines sont simples, d’autres beaucoup moins.

Parmi toutes les propositions que j’ai pu trouver ici et là, voilà celles qui m’ont paru les plus dignes d’être mises sur la table. Juste pour le plaisir du débat, je vais toutes les soutenir ici sans révéler lesquelles je préfère en réalité.

1 — Faciliter l’inscription sur les listes électorales

Pour pouvoir voter, il faut d’abord être inscrit sur les listes électorales. Chose qui doit être faite à chaque déménagement (fréquent chez les étudiants), mais attention à bien respecter les délais… Qui sont en France drastiques. On le voit bien sur cette carte sur les dates limite d’inscription sur les listes électorales pour pouvoir voter aux européennes de mai 2014 :

Le Président de la République a annoncé son intention de raccourcir ce délai à un mois avant le scrutin. Honnêtement, c’est très bien. Mais ça n’est pas encore fait. Et pourrait-on faire encore mieux? Dans certains États des USA, l’inscription peut se faire... au moment du vote, et au même endroit. Habile.

2 — Permettre un vote par courrier

Le vote par correspondance est déjà possible lors de certaines élections pour les Français de l’étranger (législatives, Assemblée des Français de l’étranger).

Outre-Atlantique, il est étendu à tous les électeurs: ils peuvent remplir un formulaire (papier ou en ligne) pour recevoir leur bulletin de vote, qui sera comptabilisé si envoyé à temps avant la date du scrutin. Les avantages sont doubles: ne pas avoir à se déplacer physiquement pour son bureau de vote fixe (pratique lorsqu’on est très mobile), pouvoir songer au vote à un autre moment que le jour J (utile lorsqu’on n’est pas assez politisé ou accroché à sa télé pour se rappeler en permanence de la date à laquelle il va falloir se rendre disponible).

3—Permettre un vote en avance

Là encore l’exemple vient des US: en plus du fameux premier mardi de novembre, les électeurs américains peuvent se déplacer avant cette date dans une partie des bureaux de vote de leur circonscription ouverts en avance. Bien plus simple et plus fiable qu’une procuration quand on ne sait pas si on sera dans les environs lors de la date fatidique. (Et honnêtement, qui changerait son emploi du temps pour cause de départementales ?)

4 — Rendre possible le vote en ligne

Aller chercher l’électorat là où il est, c’est dans l’idée simple comme bonjour. Dans une étude portant sur le Royaume-Uni, 75% des jeunes comptant s’abstenir pensent voter si c’était possible de le faire en ligne.

Et il ne s’agirait pas de remplacer le vote physique par un vote virtuel, mais de combiner les deux pour maximiser la participation.

Le vote en ligne existe déjà pour les Français de l’étranger. Malheureusement, ça n’est pas sans poser de problèmes et il est vrai que la solution n’est certainement pas applicable dans de bonnes conditions dès aujourd’hui.

Mais si on s’y attelait pour de bon ?

5 — Comptabiliser (vraiment) les votes blancs

On le dit et on le répète, les jeunes ne se sentent pas représentés par les partis politiques existant. À quoi bon voter si on rejette tous les choix proposés ? En ajoutant une option qui sert précisément à ça. En France, ça s’appelle le vote blanc. Sauf que pendant longtemps, il a été comptabilisé avec les votes nuls— un vrai déni de démocratie. Depuis avril 2014, blancs et nuls sont comptés séparément. Pas mal. Mais quelqu’un a-t-il vu la différence ?

Ce qu’il faudrait, c’est compter les votes blancs parmi les suffrages exprimés. De un, ça réduirait d’autant les scores des partis, pour les rendre plus conformes à la réalité. De deux, on pourrait imaginer faire apparaître le nombre de votes blancs au milieu des scores des autres partis, un peu comme ça :

Pour certains, la suite logique serait d’attribuer un nombre de sièges vides correspondant au score des votes blancs lorsque le type de scrutin le permet. Ça n’est pas si idiot que ça, mais pas besoin d’aller jusque là pour que la proposition ait un impact.

Ce qu’on y oppose le plus souvent, c’est l’argument constitutionnel: impossible d’adopter cette réforme sans modifier la norme suprême qui veut qu’un candidat soit élu à la majorité absolue (et non relative) des suffrages.

Soit. Mais serait-ce un drame?

Et puis, quid du seul premier tour, où il n’est pas vraiment question d’élection à la majorité relative, et qui pourrait déjà faire une belle différence ?

6— Rendre le premier vote obligatoire

On sait que les nouveaux citoyens majeurs qui se déplacent aux urnes pour le premier vote auquel ils peuvent participer seront des électeurs plus récurrents que les autres. L’idée avec cette proposition, c’est donc de créer des habitudes qui se répèteront sur le long-terme.

Évidemment, la sanction ne saurait être disproportionnée. En Australie par exemple, une amende de $20 est prévue pour ceux qui ne se rendent pas aux urnes. Par contre, le principe même d’une sanction financière pourrait aussi avoir des effets négatifs d’un point de vue sociologique, ce qui mérite mûre réflexion.

7 — Améliorer l’information électorale

Les jeunes sont parmi les moins bien informés sur la politique. Et même lorsqu’on cherche à l’être, faire son choix sur un programme lorsqu’on est bombardé de formules de communication politique et de polémiques quotidiennes peut se transformer en tâche bien ardue.

L’une des solutions les plus pratiques existe déjà, mais est relativement peu répandue en France: le comparateur en ligne de candidats et de programmes. Celui qui, sous forme de test ou de tableur reprenant les principales catégories de l’action politique, permet de retranscrire brièvement et très concrètement les positions de chacune des offres proposées à l’électeur.

Si vous lisez ces lignes, vous l’avez peut-être déjà fait lors des derniers scrutins, surtout présidentiel: mais si cela a certainement peu d’impact sur une personne très politisée et très au fait du débat public, l’utilité peut être bien plus grande pour tout électeur y portant beaucoup moins d’attention. Et si plusieurs sont déjà en ligne — par exemple le très beau projet Voxe qui veut porter l’idée à une échelle internationale — la France gagnerait à regarder outre-Rhin, avec le Wahl-o-mat utilisé des millions de fois à chaque scrutin, ou du côté des Pays-Bas, où un tel outil a vu la connexion de pas moins de 40% des votants lors des législatives de 2013.

8 —Rajeunir les élus et les partis politiques

Ça paraît un peu bébête. C’est pourtant essentiel.

Même s’il y a de très belles exceptions, les principaux partis en France sont verrouillés par les générations qui ont pris le pouvoir en grippe. Rien, ni dans la loi, ni par une quelconque pression de l’opinion ou de l’électorat (lui aussi plus très jeune, et qui a surtout d’autres préoccupations) ne les pousse à laisser la main.

Il y a bien un parti qui laisse beaucoup de place aux jeunes. La plus jeune députée, le plus jeune sénateur, des jeunes par dizaines investis têtes de listes aux municipales, et quasiment la moitié de tous les candidats de moins de 30 ans aux départementales de ce mois-ci. Vous voyez duquel je parle ? Celui qui récolte désormais les faveurs des 18–24 ans dans les sondages, et de loin. Il est étonnant que peu de politiques aient relevé cette particularité du FN, qui favorise sans aucun doute sa percée chez les jeunes électeurs.

Rajeunir le personnel politique, OK, mais comment faire ?

D’abord, même s’il fait immanquablement polémique, l’outil principal pour combler un déficit de profils dans un système donné est aujourd’hui le quota. Le pouvoir actuellement en place en raffole, et l’utilise pour améliorer la parité homme-femme en politique.

Si cet outil est devenu légitime, pourquoi ne pas l’utiliser pour l’âge ? Imposer un nombre minimum de personnes de moins de 30, 35 ou 40 ans sur une liste pourrait être un exemple.

Le Sénat et l’Assemblée nationale (respectivement 65 et 55 ans d’âge moyen contre moins de 41 pour la population française totale, 49 pour la population majeure) ne pourraient pas bénéficier d’une telle mesure, du moins tant que leurs scrutins restent uninominaux. En revanche, l’idée d’un âge maximal pour être élu pourrait être utile.

Pourquoi des personnes de 70, 75, 80 ans même pourraient être élues alors qu’il est légalement impossible de devenir sénateur avant 24 ans ? Pourquoi tout simplement élire pour un mandat de 5 ans quelqu’un qui a depuis bien longtemps passé l’âge de la retraite, c’est-à-dire l’âge (du moins supposé) de fin d’activité dans le monde réel ? Par exemple, une limite d’âge pour candidater à un mandat qui serait de l’ordre de l’âge légal de la retraite + 3 ans serait certainement une bonne chose pour les institutions sans tomber dans le liberticide.

Aussi, c’est là que le cumul des mandats bloque un peu le système. Vous pensiez qu’on en avait fini ? Que nenni. Déjà, ce n’est qu’à partir de 2017. Et pour les parlementaires seulement. Regardez par exemple le profil de vos candidats aux départementales qui approchent. Comment ça il y a le maire de votre ville en place depuis que vous savez lire ? Ensuite, et bien en 2017, personne ne sait vraiment trop ce que ça va donner. Enfin, il s’agit d’un simple non-cumul à un instant t, qui laisse la porte grande ouverte à un cumul du même mandat dans le temps — et là, c’est franchement open bar. Une interdiction du cumul des mandats dans le temps, les limitant par exemple à 2 pour un même poste, imposerait un renouvellement du personnel politique, dont les nouvelles générations profiteraient mécaniquement (au moins un peu).

9— Introduire plus de proportionnelle

Quel rapport, me direz-vous ?

C’est simple: on sait qu’en moyenne, les jeunes favorisent plus les “petits” partis et “petites” listes que la moyenne des électeurs. Or, en France, la plupart des élections sont faites pour leur mettre des bâtons dans les roues, sinon les disqualifier d’office.

Quelle raison d’aller se déplacer aux urnes aurait un électeur peu politisé mais tenté par le vote d’un parti trop petit pour espérer être représenté ? Ou plus simple: pourquoi voter si votre voix ne sert à rien ? Qu’on le regrette ou non, la notion de “devoir citoyen” en elle-même que le vote comporte ne suffit plus pour pousser massivement aux urnes. Et si on a le droit de s’en lamenter, mieux vaut y répondre sur le fond.

Vous avez remarqué ?

Ôtez-vous de l’esprit que ces réformes sont faites pour attirer les jeunes dans les bureaux de votes.

Que voyez-vous ? Des idées qui peuvent profiter à tous et donner à notre démocratie un beau coup… de jeune.

Les 2 sources qui m’ont le plus inspirées sur ce post:

How to get young people to vote, par le présentateur télé Rick Edwards à TEDxHousesOfParliament 2014

Techniques de vote aux élections: ce que la France peut apprendre de l’Illinois, par mon amie Ségolène Tavel qui est allée voir sur le terrain comment ça se passe là-bas

Cet article a initialement été publié le 2 mars 2015 sur Medium. Merci à son auteur, Geoffroy (@geoffrooy sur Twitter), de nous avoir autorisés à le reproduire ici.

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