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L'actualité politique française vue d'Allemagne

VU DE L'ÉTRANGER

A présent que « Merkozy » n’est plus là, le couple franco-allemand fonctionne-t-il toujours ? Depuis l’accession à la présidence du socialiste François Hollande, les désaccords entre les deux premières puissances économiques européennes sont grands, surtout sur les sujets économiques : les conservateurs au pouvoir en Allemagne, qui mènent sans discontinuer une politique d’austérité, critiquent vivement la politique française. Ces critiques sont relayées par la presse, dont les titres les plus importants comme Der Spiegel, Das Handelsblatt, Süddeutsche Zeitung ou Frankfurter Allgemeine Zeitung suivent généralement la ligne politique du parti dominant de la coalition au pouvoir, la CDU (Christlich Demokratische Union Deutschlands, Union Chrétienne-Démocrate d’Allemagne) de la chancelière Angela Merkel.

Economie

Le principal sujet de préoccupation dans les relations diplomatiques repris par la presse allemande est bien sûr la crise économique.

La presse allemande publie de nombreuses comparaisons des situations économiques des deux pays, comme celle diffusée le 1er décembre dans Das Handelsblatt qui analyse la croissance, le chômage, la dette, la compétitivité et l’industrie des deux côtés du Rhin. Les causes et les symptômes de la crise française sont disséqués : ainsi, le quotidien dresse un tableau plutôt noir pour la France tout en encourageant l’Allemagne à faire davantage d’efforts et en fustigeant le laxisme de l’Union Européenne vis-à-vis de la politique française. La politique socialiste française est largement critiquée, surtout pour le niveau élevé du chômage, comparé à celui de l’Allemagne : 10,4% contre 5,1%.

« Les chiffres montrent la faible conjoncture économique persistante dans la deuxième puissance économique de la zone euro. Il y a deux semaines à peine, l’agence de notation Fitch a dégradé la note de la solvabilité française. », commente Der Spiegel du 24/12.

En effet, la France est passée de AA+ à AA. Elle est vue comme une mauvaise élève qui ne fait pas beaucoup d’efforts : « La baisse du déficit ne tombe pas du Ciel », en vient à constater Das Handelsblatt du 11/12.

On l’encourage à faire des réformes :

« Les partenaires en Europe et l’opposition conservatrice exigent depuis des années de la part du gouvernement du président socialiste François Hollande une hausse importante de l’âge de la retraite, la baisse des coûts du travail et des économies significatives sur les dépenses trop élevées de l’Etat » (Der Spiegel, 13/12).

Le projet de loi d’Emmanuel Macron sur l’activité a donc été très bien accueilli, surtout la réforme du travail dominical. Plusieurs articles lui sont consacrés dans divers quotidiens comme Der Spiegel ou Das Handelsblatt :

« La concurrence doit rester une affaire française […] Le projet doit en même temps montrer aux partenaires européens et à la commission européenne de Bruxelles : ‘’Nous faisons quelque chose’’. » (Der Spiegel, 10/12).

Cependant, l’insistance allemande, qui peut parfois être vue comme de l’ingérence dans les affaires françaises, n’est pas toujours pour plaire à la France. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont assez tendues. Ainsi, Michel Sapin a rappelé le 7 décembre que la France ne faisait pas de réforme « pour faire plaisir aux dirigeants européens », mais pour elle-même. Pour le quotidien Der Spiegel (8/12),

« Avec sa critique de la politique parisienne, la chancelière Merkel s’est attirée la mauvaise humeur des politiques français. La réponse est venue par Twitter – courte et méchante ».

En effet, le 7 décembre, Jean-Luc Mélenchon tweete (en allemand) :

https://twitter.com/jlmelenchon/status/541613491267059712

ce qu’on peut traduire par « Ta gueule, Mme #Merkel ! La France est libre ! ». La réponse n’a pas tardé : Steffen Seibert, le porte-parole de la chancelière, a demandé si, bien que le politicien français soit libre de ses pensées, « une autre formulation plus sympathique n’aurait pas été envisageable », tout en défendant le fait que l’Allemagne ne se permettrait pas d’exiger des « réformes concrètes » de la part de la France, mais que le rôle de Bruxelles est de « s’assurer que les normes européennes soient respectées de façon crédible ».

Antisémitisme

Les critiques adressées à la France ne sont pas seulement d’ordre économique. La presse allemande s’inquiète de la poussée antisémite en France avec l’agression début décembre d’un jeune couple juif à Créteil. Lors de ses vœux pour 2015, François Hollande a fait de la lutte contre l’antisémitisme une « grande cause nationale ».

Cependant, Das Handelsblatt du 5/12 reproche aux politiques français de ne pas – encore une fois – prendre assez de mesures concrètes :

« Le Président François Hollande, le Premier Ministre Manuel Valls et d’autres politiques ont exprimé leur horreur, sans toutefois laisser transparaître ce qu’ils prévoient de faire. Leurs appels à l’attention et à la tolérance zéro vis-à-vis de la haine religieuse ou ethnique semblent déjà presque formels. La réalité derrière les prises de position des politiques est en réalité bien plus complexe. »

Le retour de Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy avait prévu de venir (ou s’était invité, pour être exact) en compagnie de Bruno Le Maire au congrès du parti CDU du 9 au 10 décembre à Cologne. Une décision qui n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme et dont l’annulation quelques jours avant le congrès, officiellement pour des raisons d’agenda, a été accueillie avec un soulagement à peine dissimulé. Au point que l’on se demande si ce changement de programme n’a pas été provoqué par la chancellerie elle-même…

« Cette annulation tombe très bien pour la CDU : un discours de Sarkozy au congrès du parti aurait certainement pesé sur les relations franco-allemandes. On n’a pas oublié à Paris que Mme Merkel avait soutenu ouvertement Sarkozy pendant la campagne électorale française il y a deux ans – c’est pourtant le socialiste François Hollande qui avait été élu, avec lequel elle doit collaborer à présent en tant que président. » (Der Spiegel, 5/12/2014).

De façon générale, le retour de Nicolas Sarkozy n’est pas vu d’un très bon œil outre-Rhin. Das Handelsblatt (29/11) titre « le retour du petit homme-ego ». On est plutôt sceptique sur sa capacité à revenir en politique et surtout à apporter un véritable changement.

Charlie Hebdo et les attentats à Paris

L’attentat perpétré par les frères Kouachi le 7 janvier à Charlie Hebdo a ébranlé le monde entier. Et en premier lieu l’Allemagne, voisin et premier partenaire économique de la France. La chancelière Angela Merkel s’est rendue à Paris dimanche 11 décembre pour participer, en compagnie de nombreux autres chefs d’Etats, à la marche républicaine en hommage aux victimes.

Cette marche est interprétée par la presse allemande comme un grand signe de courage et d’unité retrouvée des français. Ainsi, le quotidien Süddeutsche Zeintung du 12 janvier loue « cette France qui ne se soumet à rien ni personne : ni à la violence, ni à la haine, ni à la peur ».

Le slogan « Je suis Charlie », repris dans de nombreux pays, est analysé par ce même journal comme le synonyme de la devise française « liberté, égalité, fraternité », le signe « d’une République qui reste debout, une formule pour le sentiment d’unité qui unit soudain les Français », pour « la citoyenneté et l’esprit républicain ». Tout en rappelant, non sans ironie, qu’il s’agit « de ce même pays dans les librairies duquel une polémique défaitiste sur le ‘suicide français’ était un best-seller. Et de ce même peuple auquel l’auteur-phare Michel Houellebecq vient de dépeindre pour 2022 la prise de pouvoir par un président islamique ».

Mais la question qui est sur toutes les lèvres et qui traverse cet article, c’est « combien de temps ce sentiment d’unité tiendra-t-il ? ». Le risque est en effet que la vie normale reprenne son cours sans aucun changement, que cette unité retrouvée face à la barbarie n’ait été qu’une façade momentanée. Ainsi, le quotidien prévient que « le chemin sera long » et exhorte la France à « trouver la force intérieure pour s’entendre sur les réformes nécessaires ». Cela seul montrera si « l’esprit de Charlie » a été bénéfique ou si ce n’était finalement qu’un « grande geste vide ».

On s’inquiète également d’un « Patriot Act à la française » et d’une restriction des libertés publiques au nom de la sécurité : « combien de liberté doit mourir pour sauver des vies ? », s’interroge le journaliste de la Süddeutsche Zeitung. Avant d’en arriver là, c’est à des réformes dans « les banlieues de Paris, Lyon et Marseille », dans « les mosquées de banlieues » et dans les écoles que le gouvernement doit s’attaquer.

Les attentats auraient été d’après le journaliste un « choc bénéfique pour la fraternité française » : les musulmans français ayant fermement condamné les attentats, « tous les Français doivent comprendre que le musulman typique d’à côté n’est pas un frère Kouachi mais un homme comme Ahmed Kerabet » (le policier tué par les terroristes). Cependant, « il y a le risque après les attentats qu’encore plus de Français courent après Marine Le Pen » car celle-ci « va essayer de détourner la colère sur les musulmans et les étrangers ». Et c’est pourquoi « nous avons besoin du grand esprit de Charlie. Et ce pour encore longtemps ».

Au début d’une nouvelle année qui marque également la moitié de son mandat, la politique de François Hollande, plus que jamais, est critiquée de toutes parts, en France comme dans le reste de l’Union Européenne, par ses partisans comme par ses adversaires : trop libéral pour les uns, pas assez pour les autres. A chercher à contenter tout le monde, on finit par ne satisfaire personne. Le président doit donc choisir son camp, et se tenir à sa ligne politique. Mais les événements dramatiques des 7, 8 et 9 janvier ont contribué à rendre aux Français un sentiment perdu d’unité et à François Hollande quelques points de popularité. Il est maintenant impératif de mettre en œuvre les réformes nécessaires.

Diane Richard

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