Emmanuel Macron : Portrait d'un homme de gauche original

Vous n’aviez probablement jamais entendu son nom avant le remaniement Valls II. Le 26 août dernier, les Français découvrent le visage d’Emmanuel Macron. Avec 33% d’opinions favorables, le nouveau ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique est la nouvelle figure émergente de l’exécutif, et sa loi examinée dès aujourd'hui à l'Assemblée Nationale fait figure de pilier de la politique économique du gouvernement. S’il ne fait pas l’unanimité au sein du groupe socialiste, il surprend et semble plaire : voici son portrait.

Un ministre jeune

A 37 ans, Emmanuel Macron est le plus jeune ministre de l’Economie depuis Valéry Giscard D’Estaing (43 ans), la présidence de George Pompidou. Une jeunesse et une ascension rapide lui ont valu les critiques de ses adversaires, dont l’ancien Président de la République en personne, qui déclarait à son sujet en septembre dernier :

« On ne s’invente pas Ministre de la République, c’est un long processus. »

Après une classe préparatoire B/L (économique et littéraire) au prestigieux lycée Henry IV, il échoue au concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, obtient un diplôme en philosophie et assiste Paul Ricoeur dans la rédaction de La Mémoire, l’histoire, l’oubli, jusqu'en 2001. Il a ensuite besoin de passer à l'action, comme il l'affirmait à Libération en 2012:

« J’ai adoré la philosophie […], mais j’ai vite éprouvé le besoin d’action, d’être au contact d’un certain quotidien. »

Emmanuel Macron est longtemps resté dans l’ombre de l’administration française. Passionné de littérature, il ne se destinait pas, a priori, à devenir ministre de l'Economie,  : on l'imagine alors metteur en scène, romancier, ou "à la rigueur ministre de la Culture" comme le rapporte une camarade d'hypokhâgne (Le Parisien Magazine).

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (promotion 2001) puis cinquième de la promotion Léopold Sédar Senghor de l’ENA (2004), il intègre, aussitôt diplômé, l’Inspection Générale des Finances.

Sous les recommandations de Jacques Attali et de Serge Weinberg (investisseur, ndlr), Emmanuel Macron devient banquier d’affaire chez Rothchild & Cie en 2008.

Après ce passage dans le secteur privé, il rejoint de nouveau la haute administration en étant nommé, en mai 2012, Secrétaire Adjoint de l’Elysée. Proche du Président, parfois qualifié d’ « hémisphère droit de François Hollande », il remplace Arnaud Montebourg au poste de ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique au sein du gouvernement Valls II. Rien n'est épargné à celui qui gravit si rapidement les échelons : chacun de ses mots est observé, critiqué, commenté avec une attention rare. Lorsqu’il parle des « illettrés » de Gad, il provoqué un tollé et devra s’excuser l’après-midi même devant l’Assemblée Nationale. Une formule dont il a de nouveau dû s'excuser en ce début d'année 2015 auprès des salariés de Gad.

Un homme à la droite de la gauche

Depuis ses 24 ans, Emmanuel Macron est membre du Parti Socialiste et délibérément de gauche, une identité politique qu’il doit à ses proches et en particulier à sa grand-mère. Néanmoins, en 2007, Emmanuel Macron aurait pu, lui aussi, embrasser la "Sarkomania" lorsqu’il était question d’"ouverture", mais refuse tous les postes que lui proposent les ministres de Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui vu comme une figure à la droite d’un gouvernement de gauche, il aurait donc pu faire figure d’homme de gauche dans une équipe de droite.

Se fiant à ses convictions, il suit les recommandations de Jean Pierre Jouyet et de Jacques Attali qui le poussent à se rapprocher de François Hollande. Il s’engage auprès de lui dès 2010 et le soutient lors des primaires socialistes de 2011. En 2008, déjà, lors d’un dîner rapporté par L’Express, Emmanuel Macron pronostiquait la victoire de celui qui était alors oublié de tous :

"En 2012, ce sera François Hollande, je mise sur lui"

Son orientation en faveur du libre-jeu du marché et d’un rétablissement rapide de l’équilibre de finances publiques ont étiqueté Emmanuel Macron comme un « social-libéral » ou « social-démocrate ». L’architecte du pacte de responsabilité annoncé début 2014 serait ainsi le symbole d’un virage libéral de l’exécutif, l’incarnation d’un Bad Godesberg à la française qui tiraille les frontières de la famille socialiste, divisée comme rarement. En effet, selon lui, il faut revoir en profondeur la définition de la gauche : « On ne peut plus présenter la gauche comme l’extension infinie des droits ». Emmanuel Macron serait-il le soupçon libéral de trop au sein de la présidence socialiste ?

Par ailleurs, Emmanuel Macron est la cible d’une polémique en raison de ses revenus. Bien qu’il ne soit resté que quelques années chez Rotschild & Cie, l’ex-banquier d’affaire devenu millionnaire, ne cache pas son niveau de vie. Cependant, le rapport de la gauche à l’argent pose d’autant plus question en temps de crise économique : on se souvient de la violente instrumentalisation d’une photographie de Dominique Strauss-Kahn à la sortie d’une voiture de luxe en 2012, lorsque ce dernier était encore le candidat évident du Parti Socialiste pour l’élection présidentielle. On se souvient aussi du discours virulent de François Hollande à Bercy contre le monde de la finance...

Un homme dynamique qui plaît

Aujourd’hui, Emmanuel Macron est désigné par 47% des Français comme « la révélation politique de l’année », devançant ainsi d’autres personnalités comme Marion Maréchal-Le Pen (32%) ou Bruno Le Maire (30%).

Pourquoi plaît-il autant ? Manuel Valls séduisait par sa fraîcheur, ses initiatives et son dynamisme, Emmanuel Macron suit la même trajectoire. Manuel Valls avait très vite ringardisé François Hollande, Manuel Valls semble à son tour ringardisé par le style d’Emmanuel Macron. Signe d’une époque qui cherche de nouvelles figures pour incarner l’avenir ou illustration de l’accélération folle du processus médiatico-politique ?

Quoi qu’il en soit, nombreux sont ceux qui vantent ses mérites : "C’est un bon élément, original et créatif" déclarait François Hollande à l’Express. En 2012, lorsqu'il était encore son conseiller, il ajoutait qu'avec lui, "ça va vite, c'est fin et c'est simple". 

Pierre Moscovici, dans son livre Combats, prédit qu’il « ira loin ». Dans une interview récente sur Europe 1, il ajoutait que c’était un « garçon avec beaucoup de qualités et du brio ». « Garçon », comme pour rappeler son jeune âge… Et son inexpérience ?

En s’attaquant à une réforme touchant à des domaines très (trop ?) variés, Emmanuel Macron captive par sa vivacité. Apprécié des Français, il divise toutefois, tant au sein du groupe socialiste qu’au sein de l’exécutif. A la veille de l’examen de celle que l’on nomme la « Loi Macron », Martine Aubry publie une tribune dans Le Monde, s’engageant à combattre « cette régression pour (la) société ». Le secrétaire général du Parti Socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, ose lui aussi imposer des conditions à l’assouplissement du travail dominical. Emmanuel Macron joue l'équilibriste, et, pour reprendre la formule de The Economist :

"Le ministre de l'économie doit convaincre Bruxelles que ses réformes sont libérales, et les socialistes français qu'elles ne le sont pas."

 Rejetée par une partie de la gauche, la loi Macron reçoit à l’inverse le soutien inattendu d’une poignée de députés UMP, dont Hervé Mariton qui avait pourtant voté contre l’extension du travail du dimanche en 2009 :

"Les Français en ont assez des postures : si une loi va dans le bon sens, il faut que nous, opposition, sachions accompagner le mouvement"

Mises à part quelques autres exceptions, le reste de l'UMP refuse d’apporter son soutien à une loi qui semble pourtant en adéquation sur de nombreux points avec son projet politique. Cécile Conudet, éditorialiste des Echos, résume la situation : sur la loi Macron, « l’UMP pense oui mais dit non ».

Pour pallier aux nombreuses oppositions à son projet, Manuel Valls apporte un fort soutien à cette loi, défendue personnellement et ardemment au sein du conseil des ministres à l’ouverture des discussions à l’Elysée le 10 décembre dernier. Et pour cause : ces deux hommes incarnent un même courant au sein du parti socialiste, hérité de Michel Rocard, dont The Economist soulignait récemment le retour en force dans un article intitulé "Rocard’s return".

S’il fait partie des ambitieux de la présidence Hollande, Macron ne convainc pas unanimement. Son projet réformateur, dont il est tant l’inspirateur que l’exécutant, fait de lui une pièce maitresse de la présidence Hollande. A ce jour, il divise les socialistes autant qu’il sert de ciment à l’exécutif.

Il confiait cependant en 2013 qu’il ne souhaitait pas rester plus d’un an ou un an et demi à l’Elysée. Sa nouvelle situation semblerait soudainement changer la donne. Aujourd'hui, il est l’homme dynamique qui fait apparaître pour certains socialistes la crainte d’un incontournable tournant social-libéral, tandis que d'autres voient en lui l'avenir de la gauche. Jacques Attali le voit déjà en président de la République dans 20 ans.

Capucine Personnic et François d'Estais

#BONUS : La loi Macron en 5 points

 

  • Le calendrier :La loi Macron a été présentée en conseil des ministres le 10 décembre.Elle a été examinée en commission spéciale et doit arriver en séance publique à l'Assemblée Nationale lundi 26 janvier.

 

  • Les opposants : 
    • Les "frondeurs" estiment que le texte "n'est pas votable en l'état" et ont préparé une vingtaine d'amendements.
    • Jean-Luc Mélenchon souhaite "un échec humiliant"
    • Cécile Duflot veut "mettre en échec" la loi Macron
    • Martine Aubry considère que c'est une "régression"
    • Nicolas Sarkozy attaque la réforme des professions réglementées, mais l'UMP est divisée sur le sujet.

 

  • Les effets :D'après une étude d'impact de France Stratégie, un organisme d'expertise placé auprès du premier ministre, les dispositions de la loi Macron (transport d'autocars et travail dominical) auront des effets positifs sur l'économie, notamment pour l'emploi. Un collectif de 30 intellectuels, patrons et économistes a par ailleurs signé un appel à voter la loi Macron, publié dans le Journal du Dimanche.

 

  • Les chiffres :200 articles, 1743 amendements (dont 495 adoptés par une commission spéciale de 9 rapporteurs qui a discuté des textes pendant 82 heures).

L'actualité politique française vue d'Allemagne

Lettre à la Liberté