Lettre à la Liberté

Chère Liberté,

Lorsque j’écris « Chère », il ne s’agit pas seulement d’une formule de politesse. Ce « Chère » prend tout son sens : nous avons mesuré ce que tu coûtes et compris que tu n’es jamais acquise, pas même dans une démocratie.

Je l’avoue, je n’ai pas immédiatement ressenti le choc que devrait normalement ressentir un citoyen de 18 ans jouant les apprentis journalistes sur son blog, face aux événements qui ont touché le coeur de sa ville et de son pays.

Je ne me sens pas particulièrement proche de la ligne éditoriale de Charlie Hebdo. Je n’ai pas l’impertinence talentueuse de ses dessinateurs qui a fait leur succès. Cependant, je revendique leur droit de penser, de dessiner, de critiquer les religions librement. Je revendique le droit de chacun de croire ou de ne pas croire, de professer sa foi ou de clamer son athéisme en toute liberté dans le pays des droits de l’homme.

Beaucoup ont peur, Liberté. Beaucoup pensent ne plus pouvoir vivre en sécurité. Pourtant nous avons compris que nous ne devons pas céder. C’est pourquoi nous avons écrit, dessiné, marché, et sommes allés par millions dans la rue en ton nom. Les vagues d’applaudissements déferlant dans les boulevards de la capitale et des villes de France, les Marseillaises entonnées avec force et conviction dans les rues de la France entière, les « Liberté, Egalité, Fraternité » acclamées aux quatre coins du globe prenaient, le 11 janvier dernier, un sens tout particulier. Nous avons montré, par une marée humaine gigantesque et bouleversante, l’ampleur de ce que tu représentes.

Demain, quand les médias auront oublié le sang chaud et l’encre froide des couloirs de la rédaction de Charlie Hebdo, quand les politiques auront oublié le souffle unificateur des rues de la capitale et de toutes les villes de France, quand nous serons retournés à nos tourments quotidiens, tu risques de redevenir un mot sans profondeur. Un mot imprimé froidement sur du papier journal, des pages de dictionnaire ou des plaques de marbre glaciales, comme un héritage oublié de temps que nous n’avons pas connus.

Nous risquons d’oublier qui tu es. Nous risquons de rester indifférents face aux attaques dont tu es la cible. Nous risquons de laisser passer une chance historique de réaffirmer notre amour pour toi.

Un autre chemin est possible en admettant que tu es un combat de chaque jour. Nous pouvons continuer à nous dresser, à hurler à la face du monde entier notre amour de la liberté et à montrer que nous n’avons pas peur. Nous continuerons à penser, à créer et à vivre, sans nous censurer : ainsi nous panserons tes plaies. Nous refuserons de réduire nos libertés car c’est pour toi que nous nous battons.

Ce combat vaut pour ici comme pour ailleurs. Sans cesser de nous indigner de l’expression violemment arrachée à nos caricaturistes, dénonçons ceux qui dans le monde te portent atteinte. Dressons-nous contre la décision de l’Arabie Saoudite de condamner en mai dernier le blogueur Raif Badawi à recevoir 1000 coups de fouets pour avoir créé un forum de discussion en ligne. Il a reçu les 50 premiers coups de fouet le 9 janvier dernier. Face à des cas comme celui-ci, comme face à celui de Charlie Hebdo, refusons le relativisme, soyons exigeants et pertinents dans nos opinions et osons les exprimer avec plus de force que jamais.

Tu ne t’arrêtes pas à des « Je Suis Charlie », à des cortèges de dirigeants, ou à des bougies déposées Place de la République. Tu ne t’arrêtes pas à des slogans, à des discours présidentiels, ou à des lettres postées à ton intention sur un blog.

Tu es un combat quotidien. Reprenons dès aujourd’hui nos crayons, nos plumes et nos claviers pour te faire vivre.

Aujourd’hui, avec fierté, Liberté, j’écris ton nom.

François d'Estais @fdestais

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