Interview de Luc Chatel : "Imaginer le grand mouvement politique du XXIème siècle"

RENCONTRE

Propos recueillis le 27 novembre 2014

Le bilan de l'UMP dans l'opposition, la place de la jeunesse en politique, l'éducation : voici les sujets que nous avons abordé avec celui qui fut ministre de l'Education nationale de 2009 à 2012 et qui siège aujourd'hui à l'Assemblée Nationale en tant que député de Haute Marne.

Luc Chatel était encore secrétaire général de l'UMP au moment de notre entretien. Il s'agit l’une de ses toutes dernières interviews avant l'élection de Nicolas Sarkozy à la tête de l'UMP, le 29 novembre dernier.

Pouvez-vous nous résumer en quelques phrases la ligne politique de l’UMP aujourd’hui ?

Je pense que c’est un faux problème : nous avons rédigé une charte en 2012, adoptée à une très large majorité par nos militants, qui elle explique très clairement nos valeurs sur la défense de la liberté d’entreprendre, sur une nécessaire justice sociale, sur le projet européen… Ne tombons pas dans le petit jeu politico-médiatique de nos adversaires en nous bagarrant sur une prétendue ligne politique. Demain, pour réformer le pays, il faudra faire sauter les verrous qui existent dans l’économie française et mener, oui, je l’assume, une politique libérale.

François Fillon fait des propositions très libérales, mais certains lui rétorquent qu’il sera impossible de se faire élire avec un tel programme…

Ne craignons pas le débat ! L’UMP est le rassemblement de personnes qui se sont combattues pendant 20 ans. Nous avons encore des différences, et c’est tant mieux ! Mais la réalité c’est que nous sommes d’accord sur l’essentiel, beaucoup plus que les socialistes entre eux aujourd’hui! Sur l’économie, les candidats potentiels à la primaire sont d’accord à 90%. Nous, avons deux ans de travail devant nous. Encore une fois, les Français n’attendent pas de nous une ligne politique, mais une ambition pour le pays.

En écoutant les prises de parole des membres du triumvirat à la tête de l’UMP depuis juin dernier, on avait le sentiment qu’ils parlaient plus en leur nom qu’au nom du parti. (Alain Juppé et François Fillon pour une candidature à la primaire en vue de l’élection présidentielle, et Jean-Pierre Raffarin pour la présidence du Sénat). Quelle a été leur action en cinq mois à la tête du parti ?

Le bureau politique a souhaité en priorité redonner la parole aux militants. C’est tout le sens de l’élection du nouveau président de l’UMP le samedi 29 novembre. Et c’est le mandat confié par le Bureau politique à cette direction provisoire. Mon rôle, aux côtés de ce collège de premiers-ministres, aura été, durant 150 jours, de retrouver un climat d’apaisement et d’unité sur le plan politique, d’engager le redressement de notre mouvement sur le plan financier, de garantir une élection incontestable le 29 novembre.

Certains candidats disaient, durant la campagne, vouloir la suppression des motions au sein de l’UMP. Qu’en pensez -vous ?

Je ne pense pas que les motions soient responsables des divisions au sein du parti depuis deux ans. Elles visaient au contraire à nourrir le débat et à faire respecter toutes les sensibilités. Cependant, reconnaissons que les mouvements n’ont sans doute pas trouvé toute leur place au sein du parti.

Nicolas Sarkozy dit vouloir créer un mouvement jeune au sein du parti. Quelle doit être la place des jeunes dans votre parti et en politique ?

C’est indispensable. La place des jeunes est majeure et, loin de se réduire à faire la claque dans les meeting, elle doit permettre de détecter de nouveaux talents.

La politique intéresse-t-elle encore les jeunes ?

La politique continue d'intéresser toujours les jeunes et j’en suis frappé !  Je pense par exemple aux élections municipales : regardez la jeune garde, ces élus de moins de trente ans maires ou conseillers municipaux qui seront candidats aux cantonales ou aux départementales. Il y a un renouveau considérable ! Loin des divisions, il y a là une force considérable : c’est notre force vive et l’image de notre famille politique pour les vingt prochaines années.

Une autre question en rapport avec la jeunesse : avec le recul, votre réforme de l’Éducation nationale, et en particulier celle du programme d’Histoire au lycée, était-elle une bonne réforme ?

Le drame de notre système d’orientation français, c’est qu’on vous oriente à 14 ans de manière irrémédiable. J’avais voulu un système où l’orientation serait beaucoup plus progressive et où l’on pourrait connaître des changements de parcours.

L’épreuve d’Histoire du baccalauréat en classe de première pour les séries scientifiques devait permettre aux élèves d’étudier en profondeur les matières dans lesquelles ils se spécialisent. Dans les séries scientifiques, ils passent 90% de leur temps à réviser les matières scientifiques n’ont donc pas beaucoup de temps à consacrer à l’Histoire. Il ne s’agissait pas de faire moins d’Histoire, mais de le faire une année plus tôt.

C’était une idée intéressante : prenez l’épreuve de littérature. Tout le monde est d’accord pour dire que le français est une matière importante. Pourtant, c’est en première que les lycéens passent l’épreuve de littérature du baccalauréat. Qui cela choque-t-il ?

Un piège nous a été tendu par la gauche, je ne l’ai pas vu venir. Mais c’était une bonne réforme.

Le grand plan pour l’éducation prévoit d’offrir des tablettes numériques aux élèves de cinquième. Dans le même temps, la Finlande va abandonner l’apprentissage de l’écriture manuelle au profit de l’écriture sur un clavier et ceci dès le plus jeune âge. Quelle doit être la place du numérique dans l’enseignement ?

Remplacer l’écriture par le clavier est une folie ! Comment imaginer cesser d’apprendre à écrire aux enfants ? C’est ne rien comprendre à la révolution numérique.

Le numérique ne se développera pas en donnant des tablettes aux enfants de cinquième, c’est la production de contenu et la formation des enseignants à ces technologies qui doivent être encouragées.

Le plan du numérique doit alors s’articuler sur 3 points : la formation et la mise en relation des enseignants sur le net, la création de contenu numérique (de nombreuses initiatives existent mais elles sont trop atomisées) et la mise en place du matériel numérique, mais je ne pense pas que ce soit à l’État d’acheter ce matériel.

Pensez-vous que les nouvelles technologies vont entraîner de grands changements dans la façon de faire de la politique ?

Bien sûr ! Et des changements dont on ne mesure pas encore suffisamment la portée. C’est un point sur lequel l’UMP se doit de travailler, notamment en allant dans le sens de logiques collaboratives avec nos différents publics

N’est-ce pas la mission de l’UMP de mettre en avant ce type de démarche ?

En effet ! C’est un défi pour notre famille politique. Pour préparer l’avenir, nous devons imaginer ce que doit être le grand mouvement politique du XXIème siècle.

Quelle est votre ligne politique, Luc Chatel ?

Personnellement, je n’apprécie pas ce terme de ligne politique. Cela renvoie à une vision caporaliste de la vie politique, tellement dépassée. Mes convictions sont connues. Je suis libéral: je défends la liberté d’entreprise, je plaide pour une réduction des dépenses publiques, pour la baisse de la pression fiscale et pour la simplification. Je suis européen, profondément – une conviction européenne qui rassemble une très large majorité à l’UMP. Vous savez, il existe certes des différences entre nous, mais contrairement à ce qui divisent les socialistes,  nos différencesne portent pas sur les sujets qui font le quotidien des Français. Sur les sujets les plus important pour la société française, c’est-à-dire comment sortir de la crise, comment imaginer une alternance crédible, nous sommes d’accord sur l’essentiel.

Justement, on a le sentiment que les débats à l’UMP ne portent pas d'abord sur l'économie mais plutôt sur les questions de l’immigration et du mariage pour tous. Pour preuve, le seul meeting ayant rassemblé les trois candidats à la présidence de l’UMP est celui de Sens Commun…

Je vous rappelle cependant que depuis deux ans, le plus gros travail mené par l’UMP est un séminaire avec l’ensemble des cadres du parti en décembre dernier, sur les mesures d’urgence à prendre pour sortir de la crise économique et redresser notre pays (voir le fichier ici, NDLR)

N’est-ce pas le rôle de l’UMP de communiquer sur ces propositions ?

La réalité, pourquoi ne pas le dire, c’est que depuis deux ans nos divisions nous ont rendus inaudibles. C’est tout l’enjeu du Congrès du 29 novembre qui, en redonnant la parole à nos militants, doit nous permettre d’ouvrir une nouvelle ère pour notre famille politique.

Propos recueillis par Nicolas Orliac et François d'Estais

Remerciements à M. Luc Chatel et M. Vincent Parra

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