Deux tribunes sur la suppression de la bourse au mérite

OPINIONS

"Touche pas à ma bourse, je la mérite !". Ce collectif a recueilli plus de 11 000 signatures  à la rentrée 2014 contre la suppression de la bourse au mérite. D'abord présent sur les réseaux sociaux, puis concrétisé sous la forme d'une association, ce collectif fondé par des étudiants a reçu le soutien de nombreux élus, dont Alain Juppé (UMP), Laurent Wauquiez (UMP), Valérie Pecresse (UMP), mais aussi Noël Mamère (DVG), Marie-George Buffet (PCF) ou Philippe Martin (PS).

Annoncée en juillet 2013 puis confirmée en juillet 2014, cette suppression de la bourse au mérite (jusqu'alors accordée à des étudiants issus de milieux modestes ayant reçu une mention Très Bien au baccalauréat ou se distinguant par d'excellents résultats en université) suscite bien des débats, en particulier depuis la rentrée universitaire.

En vue d'éclaircir ce débat, nous avons donné la parole à deux étudiants de Sciences Po. Deux points de vue opposés qui vous aideront, nous l'espérons, à vous forger une opinion sur la question.

Contre la suppression de la bourse au mérite :

Haro sur le mérite !

Omar
Omar

par Omar Ben Abderahmen Membre du collectif "Touche pas à ma bourse, je la mérite !"

L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen place la notion de mérite comme étant une valeur inhérente à la tradition de notre pays. En effet, « tous les citoyens, étant égaux, sont admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ».

En voulant supprimer les bourses au mérite – aides accordées aux bacheliers boursiers qui ont obtenu la mention Très Bien au baccalauréat – le gouvernement français a semble-t-il oublié ce principe. Cette bourse permettait aux jeunes bénéficiaires, issus de milieux modestes et des classes moyennes, de réaliser de très bonnes études et de nourrir de grandes ambitions pour la suite de leur carrière.

L’argument budgétaire ne tient même pas debout. L’économie générée par la suppression de cette bourse à hauteur de 1800€ par an, et qui concerne environ 8000 jeunes chaque année, serait d’environ 12 millions d’euros, alors que le déficit de l’Etat tourne autour des 170 milliards d’euros.

C’est bien sur cet aspect que cette décision prend une dimension encore plus grave. En élargissant les bourses sur critères sociaux de 15 centimes par jour, en contrepartie de la suppression de la bourse au mérite, le gouvernement prend une posture idéologue, dans une société déjà en manque de repères. L’égalitarisme, érigé en principe national, n’a pas sa place dans notre République. D’ailleurs, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale et modèle d’ascension sociale, n’a-t-elle pas elle-même bénéficié d’une bourse semblable pour financer ses études ?

La jeunesse de France n’est pas celle que l’on voit injustement caricaturée. Elle ne demande qu’une seule chose : être reconnue à sa juste valeur. Il n’y a rien de plus beau en démocratie qu’investir sur sa jeunesse. Dès lors, comment s’étonner que de plus en plus de jeunes talents français partent s’exiler à l’étranger, pour ne jamais revenir par la suite ?

Le candidat Hollande avait demandé à être jugé sur 2 choses : la justice et la jeunesse.

La bourse au mérite était juste et œuvrait en faveur de la jeunesse. D’ailleurs, il serait démagogique d’omettre de dire que, dans une perspective plus grande, la question du symbole est primordiale. La jeunesse, dans l’esprit de Jules Ferry ou bien encore de Jean Jaurès, faisait la fierté de la République. Inculquer les valeurs de l’effort, du travail, du mérite n’a rien d’obsolète, mais est au contraire la voie sur laquelle l’Etat doit s’arpenter.

En réalité, le gouvernement rompt aujourd’hui avec la promesse républicaine de la France.

La promesse que quel que soit notre origine, notre milieu social, tout est possible dans notre pays, si l’on se donne les moyens d’y arriver. La promesse selon laquelle la République lutte contre toutes les formes d’inégalité. La promesse selon laquelle la vraie justice sociale est celle du travail. La promesse selon laquelle l’école permet une véritable ascension sociale.

Les principes républicains ne sont pas de vains mots, et c’est un jeune homme de 18 ans qui vous le dit.

Sortons des postures et des clichés réducteurs, pour faire comprendre que ces idées si nobles ne sont pas arriérées mais, au contraire, n’ont jamais été autant adaptées au débat public actuel et du monde d’aujourd’hui !

Prenons les choses en main pour faire vivre ces valeurs au quotidien ! Ou bien alors, prenons le risque de laisser les autres écrire l’histoire à notre place, et de subir au lieu d’agir.

Comment sommes-nous tombés si bas avec un gouvernement qui annonce cette suppression de façon perverse en pleines vacances scolaires estivales ? Quelle image donne l’exécutif lorsque le Président Hollande remet les insignes de grand-croix de l’ordre national du mérite le 22 octobre dernier au Premier ministre Manuel Valls ?

Remémorons-nous d’ailleurs ce que disait le Président Mitterrand :

« Si la jeunesse n’a pas toujours raison, la société qui la méconnait et qui la frappe a toujours tort ».

L’ancien Président doit se retourner dans sa tombe en voyant un gouvernement, qui se réclame de l’héritage mitterrandien, procéder à de telles exactions.

Car la cause de la jeunesse n’est ni de droite, ni de gauche, et ni du centre. Elle appelle au contraire à un consensus national. C’est ce que nous appelons de nos vœux, avec l’association « Touche pas à ma bourse, je la mérite ».

Pour la suppression de la bourse au mérite et une réforme plus large du système :

L'aide au mérite est inefficace

Théo
Théo

par Théo Iberrakene Militant à l'UNEF Sciences Po

En cette rentrée universitaire, elle est partout : la suppression de la « bourse au mérite » pour les nouveaux étudiants entrant à l'université suscite l'incompréhension d'une partie de la communauté étudiante, comme en témoigne le succès médiatique du collectif « Touche pas à ma bourse, je la mérite ! ». Ce collectif recueille d’ailleurs un écho favorable tout particulier auprès des étudiants de grandes écoles et de classes préparatoires, là où les « boursiers au mérite » sont les mieux représentés.

De nombreuses tribunes ont relayé ces cris d'esclandre, conspuant une prétendue détestation française de la notion de mérite, ou encore le rejet de cette notion par la majorité actuelle.

Sans s'aventurer dans un débat normatif sur le bien-fondé de la notion de mérite, il y a une question primordiale dans ce débat, que peu de personnes ont posé : de quoi parlons-nous véritablement ?

Chronologie des événements

En réalité, il n'existe pas de « bourse au mérite » dans l'enseignement supérieur : il s’agit en fait d’une aide au mérite, qui n'est pas une bourse, mais un complément de bourse, délivré uniquement aux étudiants éligibles aux bourses sur critères sociaux, et ce, après obtention de la mention Très Bien au baccalauréat ou après avoir été parmi les meilleurs étudiants d’une promotion de licence (pour les étudiants en master).

Ce complément de bourse a été mis en place en 1998, par le gouvernement de Lionel Jospin, pour aider financièrement les étudiants boursiers sur critères sociaux qui préparaient les concours de l'Ecole Nationale de l'Administration (ENA) ou de l'Ecole Nationale de la Magistrature (ENM). En 2001 viennent s'ajouter les concours des autres grandes écoles et les deux premières années de médecine générale. L'objectif : démocratiser l'accès à ces formations d'excellence, et sélectives, en permettant à davantage d'étudiants issus de milieux défavorisés d'y accéder.

 C'est en 2008 que le dispositif d'aide au mérite, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a été mis en place : la ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche de l'époque, Valérie Pécresse, ouvre le dispositif à tout étudiant boursier titulaire d'une mention Très Bien au baccalauréat, faisant ainsi exploser le nombre de bénéficiaires. Ce sera la seule mesure sociale en destination des étudiants du quinquennat de Nicolas Sarkozy, ce-dernier s'étant bien gardé de budgétiser le dixième mois de bourse, pourtant annoncé.

 Des ordres de grandeur

Ce petit précis historique ayant été fait, quelques ordres de grandeur. En 2012-2013 (derniers chiffres disponibles), sur environ 630 000 boursiers de l'enseignement supérieur, 26 000 (toutes années confondues) touchaient l'aide au mérite, soit 4,1% des étudiants boursiers, pour un budget de 53,3 millions d'euros.

Une aide inefficace

S’il est vrai que dans un certain nombre de cas, des lycéens se dépassent dans le but de percevoir cette aide, la portée pédagogique de cette incitation demeure relativement limitée.

En réalité, l’effort produit est à restituer dans les derniers instants précédant le baccalauréat : une période de bachotage, en somme, qui permet à un lycéen déjà bon, au regard de ses résultats scolaires, de devenir « très bon » le temps d’une mention. Au final, le problème est celui du critère choisi : la part de bacheliers ayant obtenu la mention Très Bien est passée de 2% au début des années 2000 à 12% aujourd’hui.

Malheureusement, dans le même temps, le nombre d’étudiants boursiers ayant décroché cette mention est resté inchangé. Les disparités qui existent dans l’enseignement français trouvent donc leurs racines bien ailleurs.

Ainsi, ce n'est pas une aide au mérite qui permettra l’accès au plus grand nombre à l’université, ni d'avancer sur le chantier de la démocratisation de l'enseignement supérieur. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle aucune organisation étudiante n'a élevé la voix en 2013 lorsque sa suppression progressive avait été annoncée.

Car le problème souligné est en définitive économique : le critère de mérite n’a pas de réelle utilité, si ce n’est justifier l’existence d’une aide inefficace. Aussi permettait-il de distinguer quelques méritants sur le simple critère de la mention, écartant ainsi l’écrasante majorité des boursiers (95,4%) qui devenaient de facto des « moins-méritants ».

 Quand le ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche supprime les bourses au mérite, il investit en parallèle de 200 millions d'euros dans le système de bourses, permettant :

  • à 139 000 étudiants des classes moyennes aux revenus modestes de toucher une aide de 1007 euros par an avec la création de l’échelon 0bis,
  • à 30 000 étudiants issus des familles aux revenus les plus faibles de toucher une bourse de 553,9€ par mois.

Assurément, certains ajouteront à juste titre que les 200 euros/mois de l’aide au mérite font la différence, et auraient été pour beaucoup de nouveaux étudiants une nécessité même, au regard du coût de la vie étudiante.

Mais en définitive, ceux-là viennent affirmer le besoin d’une plus large réforme du système des bourses, qui prendrait mieux en compte la réalité de chacun des étudiants : réforme des critères, pérennisation de l'investissement dans le système de bourses, guichet unique. Autant d'éléments qui seront sur la table lors des élections CROUS du 17 au 27 novembre, auxquelles j'invite un maximum d'étudiants à participer.

Opinion
Opinion

Et vous, que pensez-vous de la suppression de la bourse au mérite ? Donnez votre opinion dans les commentaires !

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