La transparence, ce remède empoisonné

OPINION

Il y a un an, Jérôme Cahuzac. Il y a un mois, Thomas Thévenoud. Hier, Patrick Balkany. Aujourd’hui, 60 députés visés par le fisc. Chaque jour, le roman des scandales politico-fisco-judiciaires continue de s’écrire, suivant inlassablement son cours entre Mediapart, Le Canard Enchainé et les tribunaux. Progressivement, la question de la transparence s’est imposée au centre des débats politiques, voire même au coeur de la politique. Et c’en est effrayant. Souvent érigée comme le remède miracle pour redonner de la confiance dans les institutions, la transparence peut pourtant bel et bien être nocive au processus démocratique.

La transparence fiscale dans tous ses excès

Les attentes et les inquiétudes autour de la moralisation de la vie publique sont réelles, tant du côté des élus que des citoyens. A l’heure où 7 Français sur 10 estiment que les politiques sont “le plus souvent corrompus” (sondage BVA de mars 2014), la transparence est censée apaiser cette crise, en redonnant confiance en les institutions et leurs élus tout en permettant une gestion plus saine de l’Etat. Or, pour remplir ces objectifs louables et ambitieux, c’est tout le contraire qui se produit.

En effet, une quasi-psychose semble s’être  installée depuis l’affaire Thévenoud, et les inquiétudes sont telles qu’elles peuvent conduire à des excès. Il y a quelques jours, on apprenait ainsi que le déontologue de l’Assemblée nationale croulait sous les demandes de députés “en stress” (Europe 1). Très récemment aussi, on pouvait lire dans le Canard Enchainé que François Hollande voudrait imposer aux candidats aux législatives de prouver qu'ils payent bien leurs impôts, en présentant un justificatif délivré par le Fisc. Autrement dit, c’est l’ombre de la suspicion qui flotte au-dessus de chaque aspirant député avant même que qu’il n’ait vu les portes du Palais Bourbon. Autant dire que la paranoïa atteint les sommets de l’Etat en même temps que les sommets de l’absurdité.

Et rien ne semble arrêter cette vague de transparence forcée. Le simple fait de la remettre en cause serait interprété, venant d’un homme politique, comme un aveu de culpabilité. Alors, la transparence est encouragée, applaudie, voulue de tous pour le bien commun, tout en se nourrissant d’idéaux bien légitimes. D’ailleurs, cette vague de transparence ne semble pas déranger le Front National, qui y trouve une parfaite justification de la corruption des élites UMPS.

Tous suspects, à tort ou à raison ?
Tous suspects, à tort ou à raison ?

L’ère de la suspicion généralisée

Dans un excellent talk TED, Ivan Krastev, politologue, souligne l’absurdité du message sous-entendu par le concept de la transparence :

“La transparence ne consiste pas à restaurer la confiance dans les institutions. La transparence est la gestion de la méfiance en politique. Je postule que nos sociétés vont être fondées sur la méfiance. D'ailleurs, la méfiance a toujours été très importante pour la démocratie. C'est pour cela qu'on a des mécanismes régulateurs. C'est pour cela en fait qu'on a cette méfiance créative entre les représentants et ceux qu'ils représentent. Mais quand la politique ne se résume qu'à la gestion de la méfiance, alors, à présent, nous allons vivre 1984 à l'envers. Ce ne sera pas Big Brother qui nous observe, ce sera nous dans le rôle de Big Brother, surveillant la classe politique.”

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C’est bien une suspicion généralisée qui est générée par ce désir de transparence, et ce ne sont pas les déclarations de patrimoine, pourtant présentées comme l’un des outils-clés en faveur de la transparence, qui permettront de l’enrayer.

Pire, elles virent parfois à la mauvaise blague, certains parlementaires se permettant de les remplir n’importe comment (voir ci-dessous), comme un bras d’honneur à cette grande mascarade.

Le député PS Eric Jalton a sorti sa plus belle plume pour écrire sa déclaration de patrimoine
Le député PS Eric Jalton a sorti sa plus belle plume pour écrire sa déclaration de patrimoine

Les médias reprennent ensuite les détails croustillants de ce jeu de dupes dans lequel les kayaks en carbone de Madame Joly font la une et où la déclaration fallacieuse de patrimoine de Thomas Thévenoud passe totalement inaperçue. Les journaux comparent les patrimoines, classent les ministres en fonction de leur richesse, et chacun s’adonne pendant quelques jours à un “voyeurisme” (le mot est de Claude Bartolone, président socialiste de l’Assemblée Nationale) dont on peut douter qu’il permettra de redonner confiance en la démocratie. Mais on en ressort avec la douce  et réconfortante illusion que oui, l’Etat agit pour moraliser la vie publique.

Pourtant, comment avoir confiance en quelqu’un pour légiférer sur l’avenir de notre pays alors même que l’on doute de son honnêteté face à l’impôt ? C’est le climat et la qualité de la vie politique qui sont abîmés par cette obsession de transparence, comme le soulignait dans des termes violents Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères et membre du Parti Socialiste (interview au Point en septembre dernier) :

"La vie politique souffre des petits apparatchiks et de la transparence qui est une maladie entretenue par les vautours comme Mediapart."

La transparence, une façade opaque

La création de la Haute Autorité de la transparence de la vie publique (HATVP) pourrait rassurer : il est vrai que le contrôle par cette instance des déclarations de situation patrimoniale et d'intérêts des 8 000 plus hauts responsables publics semble aboutir à des résultats (si on en croit les dernières révélations du Canard Enchainé). On pourrait aussi se réjouir du travail actif d’une presse d’investigation. Toutefois, il serait illusoire de penser que la transparence puisse être totale.

Citons de nouveau Ivan Krastev dans ce même TED talk:

“N'oubliez pas que toute vérité peut être dévoilée ou dissimulée. Peu importe à quel point nos gouvernements veulent se montrer transparents, ils le seront de manière sélective.”

Et c’est bien ce qu’on a pu observer en France lors de la mise en place des lois sur la transparence : les déclarations des parlementaires sont ainsi consultables, mais uniquement en préfecture et sans possibilité de prendre des photos, empêchant toute analyse complète.

 Il ajoute que la transparence, sous couvert de bonnes intentions, peut finalement n’être qu’un outil pour les gouvernants :

“Dans un petit pays qui pourrait être mon pays, mais qui pourrait également être le vôtre, la décision a été prise - et c'est une histoire vraie - que toutes les décisions du gouvernement, les discussions du Conseil des ministres, seraient publiées sur Internet, 24 heures après le Conseil. Le peuple était fortement en faveur de cela. J'ai eu l'opportunité de demander au Premier Ministre pourquoi il a pris cette décision. Il m'a répondu : « Écoutez, c'est le meilleur moyen pour que mes ministres la ferment. Car ça va être très dur pour eux de contester en sachant que, 24 heures plus tard, ce sera dans l'espace public, et que, d'une certaine manière, cela va provoquer une crise politique. »”

Vigiliance, donc, face aux grandes déclarations en faveur de plus de transparence : la vie publique ne sera moralisée qu’à partir du moment où les hommes politiques réaliseront que rien ne peut être parfaitement caché, et que n’importe quel secret peut voler en éclat à l’heure des nouvelles technologies. Rappelons que l’affaire Cahuzac avait commencé avec un enregistrement de sa voix lors d’un appel téléphonique, transmis à Mediapart, dans lequel il s’inquiétait de l’existence de son compte en Suisse.

Alors qu’une nouvelle rafale de révélations s’annonce, la question de la transparence va certainement être amenée à refaire surface. La classe politique sortira probablement profondément abîmée de cette nouvelle vague de scandales. Pourtant, dans le même temps, elle s’en satisfera et s’en félicitera, en soulignant un grand succès pour la transparence (dont la vocation était pourtant de redonner confiance, vous suivez ?).

Le mot de la fin : Pharmakon

On l’a vu, la transparence est finalement tout autant nécessaire que nocive au processus démocratique. En jetant la suspicion sur tous, elle affaiblit la démocratie pour la rendre plus forte. C’est là tout son paradoxe.

Pharmakon. Si l’on devait trouver un mot pour résumer au mieux ce problème de la transparence, ce serait certainement celui-ci. Ce terme, qui nous fait remonter aux origines de la démocratie, en Grèce Antique, cerne bien les ambiguïtés de ce sujet grâce à sa double-signification. En effet, il peut se comprendre comme “remède”, le philtre guérisseur qui sauve de tous les maux, mais aussi comme… “poison”. Le berceau de la démocratie avait-il déjà mis un mot sur un débat qui étoufferait l’idéal démocratique deux millénaires plus tard ?

François d'Estais @fdestais

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