Nicolas Sarkozy est-il l’homme providentiel ?


ANALYSE


Depuis le 6 mai 2012, Nicolas Sarkozy n'a jamais cessé de faire parler de lui. Aujourd'hui, certains le considèrent comme l'homme providentiel capable de redresser une France « malade », selon les mots du Ministre de l’Economie. En deux ans et demi, dans une partie de l’opinion publique, l’anti-sarkozysme a laissé place à un regain de popularité pour l’ancien chef de l’Etat. Si ce dernier renie l’appellation « d’homme providentiel », notamment dans son interview dans le JT de France 2, ce mythe bonapartiste typiquement français est une aubaine politique pour celui qui est redevenu « un Français parmi les Français ».

Une "sarkomania" très fragile

La ligne adoptée par Nicolas Sarkozy est celle d'un homme rassembleur, « au-delà des clivages gauche-droite », alors même qu'il est candidat à la tête de son parti politique. Or, selon un sondage Odoxa pour i>TELE, 55% des Français estiment que le retour de Nicolas Sarkozy dans la vie politique est une mauvaise chose, même s'ils estiment dans le même temps qu'il serait plus compétent que Marine Le Pen, François Hollande ou encore Manuels Valls pour redresser le pays. Un sondage LH2 pour Le Nouvel Observateur, réalisé les 8 et 9 octobre, paru aujourd'hui, affirme même que 66% des personnes interrogées jugent que le retour de l'ancien président de la République est "une mauvaise chose".  Une « sarkomania » très fragile, donc, qui pourrait se résume en un paradoxe : rejeté massivement par l'ensemble des Français, il apparait pourtant comme l'homme providentiel  une partie de la droite.

L'homme providentiel, un concept qui n'a rien de nouveau

Le mythe de l'homme providentiel n'a rien de nouveau. De Jeanne d’Arc, incarnation de la Providence, à de Gaulle en passant par Bonaparte et Thiers, c’est même « une constante nationale », selon les mots de Didier Fischer, historien, notamment depuis le Premier Empire, expliquée par « l’absence d’une forte cohésion nationale dans le domaine institutionnel ». Nous sommes face à une crise aux multiples facettes : économique, politique et même institutionnelle puisque certains demandent un changement de Constitution et le passage à une VIème République (à l'instar du président de l'Assemblée Nationale, Claude Bartolone, ou de Jean-Luc Mélenchon). Les conditions sont donc favorables à l’appel d’un sauveur conciliant ces différences et apaisant ces tensions, que Nicolas Sarkozy veut incarner après un retrait très relatif de la vie publique.

Quel homme providentiel ?

D’un point de vue purement théorique, l’ancien Chef de l’Etat peut correspondre aux quatre modèles de l’homme providentiel mis en évidence par Raoul Girardet dans Mythes et Mythologies politiques (1986), l'homme providentiel devant aider une société "à dépasser ses difficultés afin de retrouver l’ordre des choses."

"L’appel au sauveur participe d’une vision profondément conservatrice de la société, une société jugée incapable de trouver en elle les ressources nécessaires à son propre salut."

  • On peut considérer que, par son expérience à la tête de l’Etat et sa longue carrière politique (dont il aime rappeler la durée dans ses meetings), il s’apparente au « modèle Cincinnatus » décrit par Raoul Girardet : l’homme sage, expérimenté, jour sous lequel il s'efforce d'apparaitre, et dont la mission « s’apparente, dans la majorité des cas, à la restauration d’un ordre ancien, voire d’un âge d’or ». Cependant, la place du sage semble aujourd'hui plutôt incarnée par Alain Juppé, préservé des derniers scandales qui éclaboussent l'UMP et plébiscité dans les sondages .
  • Dans une certaine mesure, Nicolas Sarkozy correspondrait également au « modèle Solon », l’homme d’Etat qui veut refonder le pays et rompre avec le passé (en proposant la création du "premier parti politique du XXIème siècle", même s'il est pour le moment difficile de savoir exactement ce à quoi cela correspondrait). Cela rappelle aussi la ligne de sa campagne de 2007 : le mot-clé était alors "la rupture".
  • Cette volonté de Nicolas Sarkozy de rassembler et de rompre avec le passé, au-delà des clivages droite-gauche pourrait le faire correspondre au « modèle Moïse », tel un prophète guidant le peuple vers des temps nouveaux, alors même qu'il invite les militants UMP à le rejoindre dans une "longue marche que nous devons à notre pays".
  • Enfin, son talent d’orateur  et sa capacité à haranguer les foules s’apparente au « modèle Alexandre », qui trouve une résonance dans des personnages tels que Bonaparte ou Boulanger.

Didier Fischer, dans son livre L’Homme providentiel, insiste également sur le rôle fondamental des médias, qui dirigent l’opinion publique vers la conception de l’homme choisi comme unique recours pour sauver la nation et l’Etat. Nicolas Sarkozy l'a bien compris, et a ainsi créé un feuilleton médiatique rythmé de visites, de cartes postales, de confidences distillées au fil des semaines.

Tout ceci pourrait expliquer pourquoi Nicolas Sarkozy, Président de la République battu en 2012, apparait en 2014 comme un potentiel candidat à la présidence de la République, malgré les multiples affaires le mettant en cause. S'il prétend ne pas prendre la posture de l'homme providentiel, on voit qu'il en arbore les codes théorisés par Raoul Girardet, au moment où la gauche s'effondre et où la droite propose peu de perspectives.

Cependant, depuis 1958, on assisterait à une disparition progressive du mythe de l’homme providentiel, notamment dûe à la stabilité institutionnelle du régime français. Aussi, il faut distinguer l’homme providentiel, qui « appartient surtout à la catégorie des héros » (d'après Fischer) du « grand homme », « celui qui aura été particulièrement utile à ses concitoyens, voire à l’humanité ». N’oublions pas que l’homme providentiel reste un mythe et une représentation : il convient donc de rester prudent face à un retour que certains pourraient être tentés de voir comme une fin en soi. Nicolas Sarkozy tentant aujourd'hui de présenter les traits de l'homme providentiel (du moins du point de vue de la communication) parviendra-t-il à devenir un "grand homme" ? Certains en sont convaincus à droite, beaucoup d'autres en doutent : seul l'avenir pourra nous le dire.

Maxence Lepic

Image en tête d'article : By World Economic Forum [CC-BY-SA-2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)], via Wikimedia Commons

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