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Contrôler son image, une question de survie en politique

« Vous n’avez pas, monsieur Mitterrand, le monopole du cœur ! » Par cette phrase, prononcée en 1974 lors du débat d’entre-deux tours de l’élection présidentielle, Valéry Giscard d’Estaing tente, afin de rallier à sa cause un électorat plus large, de nier l’exclusivité que semblent avoir les partis de gauche d’une certaine proximité avec le peuple (d’où l’étymologie de “socialisme”). Plus généralement, cette phrase symbolise la volonté des hommes politiques de contrôler voire de changer leur image souvent stéréotypée.

Un simple faux pas ou un coup de communication raté suffit souvent à forger l’image d’un homme politique; une image que souvent il ne contrôle pas. Jean-François Copé restera encore longtemps associé à son fameux pain au chocolat. On comprend dès lors la volonté des politiques de maîtriser leur image afin de l’adapter au message qu’ils veulent transmettre. On se souvient de Nicolas Sarkozy qui, pendant la campagne électorale de 2007, ne cessait de répéter « j’ai changé » : cette expression symptomatique montre que changer leur image est pour bon nombre d’hommes politiques une question de survie.

Le changement d’image d’un acteur politique passe avant tout par le discours et par les actes. Si François Mitterrand a placé sa campagne de 1981 sous le signe de la « force tranquille », c’est parce que le socialisme pouvait faire peur à un bon nombre de Français. Mais c’est surtout en prenant des mesures remarquées que les politiques pourront bouleverser l’image que l’on se fait d’eux. Depuis le début de son mandat, François Hollande apparaît comme fortement indécis et lent à prendre des décisions. Un thème de prédilection pour ses adversaires : ainsi, L’Express titrait « Monsieur faible » (04/2013) tandis que Le Point s’interrogeait : « Est-il si mou ? » (10/2011). A  tel point que Vincent Peillon, l’ex-ministre de l’Education Nationale, s’est cru obligé de préciser en novembre dernier lors d’une interview sur Radio J que « les Français se trompent quand ils le trouvent indécis ».

Par un certain nombre d’actes forts, il a tenté se débarrasser de cette réputation qui lui nuit : il a fait intervenir la France au Mali et en Centre-Afrique, a milité pour une intervention en Syrie. Le limogeage de Delphine Batho, l’ex-ministre de l’écologie, en juillet dernier, pour avoir déploré que le budget de son ministère enregistrait la plus grosse baisse du gouvernement, a également été interprété comme une tentative de faire preuve d’autorité. Sur son site internet, le Nouvel Observateur titrait “Dephine Batho virée par Hollande : l’ex-ministre victime d’un coup de comm’ (raté)” : Mme Batho serait le « bouc émissaire d’un gouvernement en mal de ‘solidarité’ » et « François Hollande en a profité pour renforcer son image. Son autorité en sort grandie et c’est une excellente opération de communication pour lui », explique le journal.

Il semble pourtant incapable de se débarrasser de cette image d’indécis qui lui reste collée à la peau quoi qu’il fasse. Pourquoi est-ce donc si difficile de changer d’image ?

Comme pour toute entreprise périlleuse, plus grands sont les bénéfices potentiels, plus dure est la chute en cas d’échec : ceux qui ont tenté un changement trop radical ne s’en sont souvent jamais remis. Le cas le plus fréquent est celui du dirigeant qui veut se montrer plus proche du « peuple » : les exemples abondent. On retiendra Laurent Fabius qui sortait en charentaises de son luxueux appartement à deux pas du Panthéon pour aller acheter son pain ; ou encore la désastreuse tentative d’Edouard Balladur pendant la campagne de 1993. « Doudou », candidat à la présidentielle, met en scène une panne d’hélicoptère et se retrouve sur le bord de la route à faire de l’auto-stop. Une « habitante du village » accepte de le ramener, « déposant illico mari et chiens au bord de la route pour charger son passager de marque à bord de sa Mercedes », (Libération, 05/1995),pour plus de réalisme. Toujours selon Libération, « Edouard a pris soin de préciser que ce n’était pas la première fois qu’il faisait du stop. ‘Il faut toujours savoir prendre des risques’, a-t-il conclu, ravi de cette anecdote. »  Mais des journalistes suspicieux ne tardent pas à découvrir la supercherie : la conductrice n’était autre que la cousine de Georges Tron, un proche de Balladur, qui passait par là, comme par hasard. Le ridicule est total.

Ces exemples montrent bien que bon nombre d’hommes politiques seraient prêts à tout pour changer leur image. Dans les cas les plus extrêmes, ce changement passe par la modification plus ou moins visible de leur apparence physique. Ainsi, François Mitterrand s’est fait limer les canines ; Jacques Chirac a troqué ses grosses lunettes contre des lentilles et sa calvitie varie étrangement en fonction des jours ; Nicolas Sarkozy a usé et abusé de ses fameuses talonnettes et ses cheveux n’ont jamais blanchi malgré son âge.

Est ce encore possible, pour un homme politique, de contrôler de son image en permanence, sachant que les médias l'entourent à chaque instant ? Ils doivent  prendre en compte le changement d'époque qui s’est produit dans les dernières années: les talks shows et les émissions de divertissement dans lesquelles les politiques s'invitent constituent un moyen de façonner leur image. Chaque homme politique doit occuper le maximum d’espace médiatique: en intervenant publiquement, il pense ainsi pouvoir au mieux contrôler son image. Mais, les talks shows devenant un passage obligé, la parole perd paradoxalement de sa force.

La peoplisation potentielle des hommes politiques, illustrée au travers de l'affaire Gayet, semble également faire partie intégrante de ce changement d'époque auquel les acteurs de la vie publique doivent s'adapter. Marine le Pen en a fait très récemment la démonstration en répondant le jour-même sur Twitter aux rumeurs relayées sur Closer selon lesquelles sa relation avec Louis Alliot se distendait :

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Faut-il s'en réjouir ou en pleurer ? Nous vous laissons juges de cette transformation que l'on ne peut que constater.

Peut-être vaut-il mieux, à la place de vouloir changer d’image à tout prix, savoir l’utiliser à son profit. Tel Jacques Chirac, qui avait déjà perdu deux fois aux élections présidentielles (1981 et 1988) et s’était fait dépasser par son propre ministre des finances qu’il avait lui-même lancé. Mais il a su tirer parti de cette image d’éternel perdant : le ridicule s’est mué en un sentiment oscillant entre la pitié et l’amitié à son égard, partagé par de nombreux Français.

Il a réussi également à tirer parti des caricatures qu’on utilisait contre lui. Prenant à contre-pied les moqueries suscitées par la présence d’une pomme sur son affiche électorale lors de la campagne de 1995, il avait alors lancé son fameux slogan « mangez des pommes ! » A méditer.

Pour conclure, rappelons ce que Maurice Merleau-Ponty avait déjà compris il y a un peu plus d’un demi-siècle dans la préface de son essai Humanisme et terreur:

“L’homme public, puisqu’il se mêle de gouverner les autres, ne peut se plaindre d’être jugé sur ses actes dont les autres portent la peine, ni sur l’image souvent inexacte qu’ils donnent de lui. Comme Diderot le disait du comédien en scène, nous avançons que tout homme qui accepte de jouer un rôle  porte autour de soi un “grand fantôme” dans lequel il est désormais caché, et qu’il est responsable de son personnage même s’il n’y reconnaît pas ce qu’il voulait être. Le politique n’est jamais aux yeux d’autrui ce qu’il est à ses propres yeux, non seulement parce que les autres le jugent témérairement, mais encore parce qu’ils ne sont pas lui, et que ce qui est en lui erreur ou négligence peut être pour eux mal absolu, servitude ou mort. Acceptant, avec un rôle politique, une chance de gloire, il accepte aussi un risque d’infamie, l’une et l’autre “imméritées”. "

Diane Richard

Image en tête d'article : Flickr (Philippe Moreau Chevrolet)

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