Petit essai sur cette Europe qui ne s’assume pas

OPINION

Les Européens, qu’ils soient nationalistes ou cosmopolites, ancrés ou déracinés, libéraux, conservateurs ou progressistes, partagent ce destin commun de l’Europe. Mais ils le vivent différemment, selon les nations qui les ont vus naître. La nation est une problématique qui se dépasse en Europe, et le nationalisme (au sens premier, pas de point Godwin ici), ou du moins l’idée de nation, est une idée « européenne », donc propre au vieux continent, supranationale justement.

L’unité de l’Europe s’enracine dans l’idée de nation partagée par les Européens, idée qui les rassemble et les divise. Il est à mon avis difficile de dissocier l’européisme et le principe spirituel (1) même de la nation, qui s’oppose a priori au concept d’Union Européenne.

Divisions nationales

Il existe néanmoins autant de façons de concevoir l’Europe que d’Européens. À gros traits, les principales seraient (par ordre d’importance) :

  • L’approche socialiste qui se projette déjà dans une Europe fédérale tournée vers le social et pour une Europe style New Deal. (2)
  • L’approche conservatrice qui prend l’UE comme un mal nécessaire, les libéraux qui en font un moyen de se débarrasser de la présence rapprochée de l’Etat, etc.
  • On pourrait également développer ici les positions de plus en plus répandues des nationalistes et des régionalistes (ou identitaires) Voir notre article sur les mouvements indépendantistes en Europe

Bref, on l’aura constaté, les positions diffèrent au sein même des nations, mais elles s’influencent et se recoupent entre les Européens.

Divisions supranationales, l’Europe aux deux visages

Passons à la dimension supérieure : la cohésion des Etats, problématique majeure de cette « UE à 28 ». Nos démocraties sont divisées entre des partis, l’Europe l’est entre les « grandes » et les « petites » nations. Entre celles qui ont dirigé le monde à un moment ou à un autre, et celles qui ont été happées au fil de l’histoire par les « grands pays ». L’impact décisionnaire des grandes nations par rapport à celui des petites est nettement supérieur ; imaginez une seconde qu’Andris Berzins (président de la Lettonie) propose un peu bruyamment de dévaluer l’euro par exemple, on peut être sûr qu’il sera remis à sa place  par Angela Merkel.

Pourtant, ces « far away country of which we know nothing » (3), ces peuples dont le monde ne sait rien, sont profondément enracinés dans la culture européenne, même si leurs unités semblent avoir été souvent laissées au hasard de l’histoire des grandes nations (Russie, Allemagne dans le cas des pays d’Europe Centrale). L’union des Etats d’Europe demeure « irréparablement inégalitaire » (4). Ces « petites » nations, qui ont su ce que ne pas être voulait dire (l’hymne polonais commence par « la Pologne n’a pas encore disparu »), n’ont ni le modèle ni les intérêts économiques des pays de l’Europe de l’Ouest.

Les nations sont divisées entre des partis, l’Europe, elle, est divisée entre les modèles de nations mais rassemblée par les traditions politiques, l’histoire, et (évidemment) le marché. La construction européenne est donc cohérente et nécessaire.

Et la France dans tout ça ...

Pourtant, l’Union Européenne actuelle ne saurait être comprise comme une évolution spontanée compte tenu de son impopularité croissante (en France, le Front National, eurosceptique, recueille 23% des intentions de vote devant l’UMP et le PS !(5)), de la confiance médiocre accordée aux institutions et de l’abstention prévisible aux élections des prochains jours. Il y a des signaux qui ne trompent pas : France Télévision a bien tenté de négocier avec l’Etat pour ne pas diffuser le débat des Européennes sur sa chaîne principale…

L’indifférence envers les institutions de l'Union Européenne ne rend pas la France plus grande, bien au contraire, elle gomme son autorité, et veut lui faire oublier sa place de pays moteur dans une Europe généreuse et volontaire !

Agnès de Fortanier @Ag2Fort

(1) Ernest Renan, Qu’est ce qu’une nation ? (2) L’Europe jouerait « son rôle » en lançant des « grands projets d'infrastructures. » (Olivier Faure, www.parti-socialiste.fr) (3) Chamberlain lors des Conférences de Munich à propos de la Tchécoslovaquie, 1938 (4) Formule de Kundera, Le Rideau (5) Sondage CSA pour BFMTV et Nice-Matin du 22 mai 2014.

Tant de chemin parcouru

Cette inquiétante vague indépendantiste qui secoue l'Europe