Cette inquiétante vague indépendantiste qui secoue l'Europe

    2014 est une année à risque pour les Etats-nations européens. Elle verra la réalisation de deux référendums à teneur cruciale : l’un concernant l’autodétermination de la Catalogne, l’autre touchant à l’indépendance de l’Ecosse. Par ailleurs, le mouvement séparatiste en Flandre belge continue à prendre de l’ampleur, et les revendications en Pays Basque ainsi qu’en Italie du Nord s’accroissent de jour en jour. Quels sont ces mouvements indépendantistes ? Que peuvent être les motivations des partis qui les incarnent ? Quel est leur écho auprès des populations concernées ? Que traduisent-ils ? Tour d’horizon de ces mouvements.

La Catalogne, une région à forte identité

La Catalogne est une des dix-sept communautés autonomes d’Espagne. Du fait de son histoire, elle dispose du statut particulier de « communauté historique » – avec le Pays Basque et la Galice –, statut inscrit dans la Constitution espagnole de 1978. C’est en effet une culture qui lui est propre qui baigne la région : le catalan, plus que le castillan, est parlé dans la vie quotidienne, son drapeau rayé rouge et jaune est arboré aux fenêtres, et le 11 septembre (jour national, célébrant la résistance de Barcelone face aux armées castillane et française en 1714) y est fêté par tous.

C’est aussi un dynamisme économique qui la distingue du reste de l’Espagne : la Catalogne, et plus particulièrement sa capitale Barcelone – deuxième ville la plus peuplée du pays –, est une région riche, et qui, en cette période de crise économique et de restriction budgétaire, est fatiguée d’avoir à payer pour les provinces economiquement moins performantes (Galice, communautés du Sud…).

De ce fait, le mouvement indépendantiste, porté par le parti Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), est actuellement la deuxième force politique au Parlement catalan, derrière le mouvement nationaliste d’Artur Mas, président de la Communauté autonome de  Catalogne. Ce dernier a décidé, en 2012, d’organiser un référendum sur l’autodétermination de la Catalogne – s’appuyant sur le droit à l’autodétermination des peuples énoncé par W. Wilson – qui devrait avoir lieu le 9 novembre 2014, dont la formulation serait : « Voulez-vous que la Catalogne devienne un Etat ? En cas de réponse affirmative, voulez-vous que cet Etat soit indépendant ? ». Cependant, le gouvernement espagnol actuel, dirigé par Mariano Rajoy, s’oppose à l’organisation de ce référendum, qui a d’ailleurs été déclaré illégal par le tribunal constitutionnel le 25 mars dernier.

L’Ecosse, royaume singulier en Grande-Bretagne

La Grande-Bretagne est une alliance de quatre royaumes, scellée par le Traité de l’Union de 1707, rassemblant politiquement l’Ecosse, le Pays de Galles, l’Irlande et l’Angleterre. Depuis 1998, l’Ecosse est toutefois un royaume à statut particulier, puisqu’il se voit accorder le droit de créer son propre Parlement. Aujourd’hui, c’est le Scottish National Party (SNP), mené par Alex Salmond, qui y est majoritaire, réunissant 44% des suffrages exprimés lors des élections législatives de 2011.

Comme son nom l’indique, le Parti indépendant national écossais souhaite un retour à une Ecosse indépendante, c’est-à-dire libérée de son union politique avec le Royaume-Uni. Pour ce faire, Alex Salmond signe en octobre 2012 l’accord d’Edimbourg avec le premier ministre britannique David Cameron, qui prévoit l’organisation d’un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, dont la date est fixée au 18 septembre 2014. En attendant, des militants de la « Yes campaign » tentent de faire adhérer l’opinion à l’indépendance de l’Ecosse.

Il faut souligner que ce référendum n’est que consultatif, puisque l’Ecosse n’a, de jure, pas la possibilité de déclarer son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni : la responsabilité de la décision incombe au Parlement Britannique. En cas de « oui » majoritaire, le Parlement écossais s’engage à entamer des discussions avec le gouvernement britannique.

En ce qui concerne les modalités de cette possible séparation, Alex Salmond a assuré que le pétrole en Mer du Nord serait partagé équitablement entre Londres et Edinbourg, que l’Ecosse indépendante ferait partie du Commonwealth des nations, avec la Reine d’Angleterre pour Chef d’Etat, et qu’il garderait la livre en tant que monnaie nationale. En ce qui concerne ce dernier point, il faut tout de même noter que les Anglais manifestent une certaine antipathie : si l’Ecosse venait à faire sécession, pas question qu’ils usent de la livre britannique !

Dans le cas écossais, ce sont majoritairement les divergences culturelles, issues de l'univers culturel celtique (langue, folklore local), qui sont à l’origine de cette volonté séparatiste. Elles trouvent leurs racines dans l’Histoire même de l’Ecosse, qui était à l’origine un royaume totalement indépendant de l’Angleterre, de l’Irlande et du Pays de Galle.

La Flandre et la Wallonie, deux voisins qui ne s’entendent pas

La fondation de l’Etat belge en 1830 a induit une alliance de deux régions qu’en théorie tout peut opposer : la Flandre, néerlandophone et paysanne, et la Wallonie, francophone et profitant de la révolution industrielle. Aujourd’hui, c’est la tendance inverse : la Wallonie souffre de la désindustrialisation, tandis que la Flandre s’enrichit.

Les mouvements flamands sont de natures très diverses : séparatiste, confédéraliste, fédéraliste, partisans d’une réunion avec les Pays-Bas. Tous ces courants ont toutefois pour point commun de militer pour l’émancipation de la Flandre.

La Nouvelle alliance flamande (N-VA) est le parti indépendantiste le plus en vue, avec à sa tête le maire d’Anvers, Bart de Wever. Ce dernier propose un confédéralisme, c’est-à-dire un modèle politique où la Flandre et la Wallonie gèreraient chacune de leur côté pratiquement la totalité des affaires publiques, à l’exception de quelques domaines majeurs comme la Défense.

Le Pays Basque espagnol, région déjà émancipée

Région s’étendant le long de la côte Atlantique, à cheval sur la France et l’Espagne, c’est aussi là que s’exprime un fort nationalisme. Tout comme les Catalans, les Basques disposent de leur propre langue, de leur propre drapeau et de leur propre coutume. En Espagne, le Pays Basque est la seule communauté autonome à pouvoir lever son propre impôt.

Aujourd’hui, les mouvements indépendantistes du Pays Basque sont moins visibles, et ce pour deux raisons : premièrement, ils ont déjà en partie « gagné » puisque le Pays Basque est une des régions qui a le plus d’autonomie en Espagne. En second lieu, le mode d’action a changé : si l’indépendantisme basque, il y a encore trente à quarante ans, s’exprimait par le biais d’actions violentes (dictature de Franco oblige), il se fait de nos jours par la voie démocratique. Il rencontre donc un écho moindre dans les médias. Par ailleurs, les terroristes basques ont été efficacement arrêtés par la police espagnole et française.

L’Italie du Nord, riche province

Les dirigeants de la Ligue du Nord (parti politique populiste, qui ne rassemblait que 4% des suffrages lors des dernières élections générales italienne, en 2013) rêvent de la création d’un tout nouvel Etat, la « Padanie », région qui s’étendrait sur la Plaine du Pô. Cette région serait le « symbole des forces vives de l’Italie » (en raison du dynamisme économique de villes comme Milan ou Venise), selon les mots ’Umberto Bossi, ancien chef de la Ligue du Nord.

Aujourd’hui, la vie politique italienne est dominée par d’autres mouvements – notamment Cinco Estrellas, mouvement populiste mené par Beppe Grillo -, mais il faut garder à l’esprit que la Ligue du Nord a eu un important succès il y a quelques années : Umberto Bossi a même été ministre sous le premier gouvernement de Silvio Berlusconi (2001 – 2004).

Comment interpréter ces mouvements ?

Bien que ces mouvements séparatistes, autonomistes ou indépendantistes soient tous singulier, on peut tout de même remarquer que ce qui motive leur volonté, au premier abord, sont les distinctions culturelles (souvent issues de leur histoire) et/ou économiques (souvent des régions riches).

Cependant, comme le souligne Vincent Laborderie, chercheur en relation internationale à l'université catholique de Louvain (Belgique), certaines différences fondamentales séparent ces mouvements :

« L'Ecosse est un nationalisme ancien, identitaire, qui, contrairement aux autres, n'est pas un nationalisme de riches fatigués de partager avec le reste du pays. La Flandre, la Catalogne et l'Italie du nord sont par contre eux davantage dans cette démarche.»

M. Laborderie aborde la thématique de la temporalité, qui s’exprime en quatre points :

  • Le passage de la violence à l’action politique : ces mouvements sont des revendcations anciennes, mais les modes d’expression évoluent avec la société. Des bombes, nous sommes passés au référendum.
  • Les revendications régionalistes sont devenues beaucoup plus légitimes. D’une Europe des Etats, nous sommes passés à une Europe des régions – par le biais de la construction européenne –, sur le modèle des Länder allemands ou des régions autonomes espagnoles. la France est elle aussi rentrer dans cette logique de décentralistion du pouvoir depuis les lois Defferre de 1982. On peut se demander si l’on ne va pas, de fait, vers une Europe confédérale.
  • En parallèle, la crise de l’Etat comme architecte du développement économique et social : il est « trop petit pour les grands problèmes, trop grand pour les petits problèmes ». Il n’a pas su faire face aux désordres locaux (circulation en ville, logement dans les quartiers…), et n’arrive pas non plus à résoudre les problèmes à aux ’échelles nationale et internationale (déséquilibre climatique, crise financière internationale, redistribution des revenus, diminution du chômage…).
  • Le contexte mondial de multiplication des Etats. C’est un phénomène que l’on observe depuis la fin de la Première Guerre mondiale (fragmentation des grands empires), et qui s’est accentué depuis 1945 : on dénombrait alors 72 Etats. Aujourd’hui, ils sont 197 (Etats reconnus par l’ONU).

Quels sont les enjeux soulevés?

Tout l’enjeu de l’étude de ces mouvements est de trouver leur cause : s’agit-il d’un réel mal-être des nations prisonnières d’un Etat, ou ne sont-ce que des préoccupations financières qui ont développé les courants séparatistes ?

Cette montée des mouvements indépendantistes est le signe inquiétant d’un « individualisme régional » au sein même des Etats. Alors que c’est au contraire d’une plus grande solidarité dont les nations devraient faire preuve – au niveau étatique ou à celui de l’Union -, on constate que les liens se délitent et périclitent, et que les peuples se divisent : l’Ukraine est aujourd’hui elle aussi déchirée par ces égoïsmes et revendications culturels, qui aboutiront probablement à sa partition en deux territoires et affaibliront son pouvoir et influence internationale.

Il s’agit aussi de réinventer la gouvernance : quel est l’échelon politique pertinent pour la décision, l’action politique et la représentation ? Autrement dit, le cadre étatique est-il optimal au 21ème siècle ? Cela reste une question ouverte, qui se pose dans le cadre d’une construction européenne, qui tendrait alorsdavantage vers une fédération d’Etats à trois niveaux : Europe, régions, métropoles.

Violaine Lulin @Vayolin_

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