Les deux visages du Front National

    C’est avec confiance que le Front National peut aborder la campagne des européennes. En effet, deux semaines après un bon score aux municipales, le Front National, qui a remporté onze mairies et près de 1400 conseillers municipaux, se trouve conforté dans sa dynamique nationale. Plusieurs sondages placent ainsi le parti de Marine Le Pen en tête du prochain scrutin, qui se tiendra du 22 au 25 mai.

    Un rapide coup d’oeil à la carte des villes gagnées par le parti de Marine Le Pen met toutefois en lumière deux zones bien distinctes où le vote frontiste a suscité une plus large adhésion: le Sud et le Nord-Est. De plus, certaines thématiques spécifiques comme le mariage pour les couples du même sexe, ou encore la question d'éventuelles ententes avec l’UMP, sont révélatrices d’une divergence de discours des cadres du parti. La stratégie de conquête du parti et les composantes de son électorat sont-elles les mêmes au Nord et au Sud ?

Un socle de fondamentaux communs:

    Si différentes lignes se dessinent au Nord et au Sud, incarnées respectivement par les figures de Marine Le Pen et Florian Philippot d’une part, et Marion Maréchal Le Pen ainsi que Gilbert Collard d’autre part, un même socle de fondamentaux communs constitue le ciment de l'électorat frontiste.

On retrouve ainsi une véritable convergence sur les thèmes “classiques” du FN comme la sécurité, une inquiétude vis-à-vis de la mondialisation, ou encore l’immigration dont le parti a fait son traditionnel cheval de bataille. Ainsi plus de 85% des sympathisants FN considèrent “ qu’on ne se sent en sécurité nulle part”, ils sont autant à penser que la France doit se protéger davantage de la concurrence extérieure et plus de 95% à dire “qu’il y trop d’immigrés en France” selon une étude de l’Ifop.

Les deux blocs régionaux s'accordent donc de façon quasi unanime sur les thèmes centraux du discours frontiste.

Une différence de tonalité se fait cependant entendre sur les questions sociales et économiques, conséquence directe de la nécessité de s’adresser à deux électorats différents...

Le FN du Nord: un discours social

    L’électorat du FN du Nord est en effet celui où les classes populaires sont les plus représentées, puisqu’il totalise plus de 50% d’ouvriers et d’employés.

Il apparaît alors comme un parti protectionniste attaché aux thématiques sociales et marquant un rejet plus ou moins prononcé du système politique actuel: Marine Le Pen s’est ainsi toujours refusé à trancher entre UMP et PS, qu’elle renvoie systématiquement dos-à-dos dans sa fameuse formule “UMPS”. Cette vision de l'échiquier politique se retrouve également dans les urnes; en 2012 près de 40% des électeurs frontistes du Nord se sont abstenus et autant se sont reportés sur Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle alors qu’ils étaient plus de 60% à souhaiter la victoire de l’ex Président au Sud.

Par ailleurs, plusieurs observateurs de la vie politique et certains ténors de l’UMP tels que Jean-François Copé s’accordent pour dresser un parallèle entre le programme social du FN et un discours ancré  politiquement à gauche comme en témoigne la volonté de la présidente du parti de revaloriser de façon significative le SMIC.

Au Sud, priorité aux questions économiques

   Les différences de sensibilités les plus flagrantes concernent toutefois les questions économiques. L’électorat méridional est davantage attaché aux valeurs libérales, comme le révele l'étude Ifop: ils sont ainsi 86% favorable à ce que l’Etat donne plus de libertés aux entreprises contre 70% au Nord-Est. Le thème de la fiscalité occupe de la même manière une place prépondérante parmi les préoccupations des électeurs FN du Sud, puisque 60% d’entre eux pensent que le niveau d’imposition des plus riches est trop élevés alors que  seulement 37% des “nordistes” partagent cet avis. Au contraire, 42% des frontistes du Nord-Est jugent que la fiscalités des ménages des plus aisés n’est pas assez élevés et ne permet pas de corriger les inégalités alors que cette proportion est deux fois moindre au Sud.

   Cette divergence s’explique en premier lieu par un milieu populaire moins représenté au Sud (36% en Provence-Alpes-Cote d’Azur et Languedoc-Roussilon) et une surreprésentation des professions indépendantes, cadres supérieurs et retraités (38%) par rapport au Nord-Est (23%) et au niveau national (30%).

En outre, le FN du Sud ne nie pas une certaine proximité avec l’UMP sur  certains thèmes notamment identitaires ou sociétaux, dont le dernier exemple en date sont les manifestations de La Manif' pour tous, opposées au mariage gay et à l’adoption pour les couples de même sexe. Gilbert Collard et Marion Maréchal Le Pen, qui disait se reconnaître dans le discours à l’Assemblée d’Henri Guaino, ancienne plume de Nicolas Sarkozy, ont alors défilé aux cotés des élus UMP.

    On retrouve d’autre part certains accords en coulisse lors des élections locales entre FN et UMP où, dans le cas des élections municipales, les candidats retirent leur liste au profit de la formation opposée, qui agira de la sorte dans une autre commune du département…

Un électorat composite mais complémentaire:

Finalement, ces différences de discours témoignent de la nécessité pour le Front National de s’adresser à deux électorats différents, liés par un socle de thèmes fondamentaux communs, à savoir principalement les questions d’immigration. S’ils ne sont pas opposés, cette divergence de sensibilités oblige la présidente du parti à trouver un équilibre fragile entre les différentes préoccupations exprimées; et si cette diversité apparaît pour l'instant comme une chance pour Marine Le Pen, celle-ci -dont la tendance à privilégier les thèmes sociaux aux problématiques économiques est tangible, risque de perdre une partie de ses soutiens méridionaux.

Un retour de Nicolas Sarkozy suivant une ligne droitière et libérale pourrait en effet -comme en 2007- être synonyme de la perte d’une partie de cet électorat, davantage en phase avec les enjeux abordés par ce dernier, et par conséquent contrarier les ambitions nationales de la présidente du parti...

Edouard Fouquet

@edfou_  

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