Bons baisers de Russie

Au cœur de toutes les principales affaires internationales depuis maintenant un an et demi, la Russie de Poutine semble gagner un second souffle. Analyse de sa stratégie.

У вас есть что-то против российской дипломатии? Vous avez quelque chose contre la diplomatie russe ? Alors que François Hollande a annoncé l’annulation du prochain sommet UE-Russie et que le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni de toute urgence pour tenter de résoudre la crise ukrainienne, on pourrait se poser la question.

Cette diplomatie — si c’en est vraiment une — pousse la scène internationale à agir, l’oblige à montrer l'étendue de ses capacités de sanctions et à prendre des décisions radicales. Où est-ce exactement l’inverse ? Les 33 personnalités russes aux visas interdits et aux avoirs gelés en rient encore dans leurs palais de Moscou, les vannes de gaz et de pétrole de l’Europe entre les mains. Tout comme Snowden et Bachar Al-Assad. Alors, la diplomatie russe est-elle une réussite ? Est-elle une diplomatie de la provocation ou de l’opposition ? Vladimir Poutine a-t-il une véritable stratégie diplomatique ?

Une fructueuse année 2013

  L’aura qui se dégage de la diplomatie russe cette année est, en grande partie, due aux nombreuses réussites de 2013. Première réussite, l’affaire Snowden. Edward Snowden, consultant de la NSA, est l’informaticien à l’origine de l’énorme fuite de documents secrets sur la surveillance parfois illégale des Etats-Unis. Alors qu’Obama et son vice-président Biden menaçaient tout pays ayant l’intention d’offrir l’asile, la Russie s’est révélée en contre-pouvoir crédible. En critiquant d’abord les méthodes étasuniennes — comme l’arrêt du vol du président bolivien Evo Morales, Poutine prend le contre-pied des États-Unis en définissant Snowden comme une défenseur de la liberté plutôt qu’un nouveau Ben Laden. Finalement, alors que la Chine, le Venezuela, l’Équateur et Cuba s’étaient défilés, la Russie l’accueille en juillet. Belle audace et mouvement judicieux de la part de la diplomatie russe. Poutine s’offre à ce moment une double image: celle du seul chef d’État capable de résister de façon crédible aux exigences de Washingon et celle d’une apparente attention aux libertés d’expression, d’information et à la balance des pouvoirs.

 Ensuite, et c’est la plus grande réussite de 2013, la Syrie. Alors que les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France demandaient l’accord de leur parlement pour une intervention en Syrie, la Russie s’isolait en soutenant Damas et en refusant toutes sanctions de la part de l’ONU. Cette expédition militaire aurait eu des conséquences imprévisibles et incontrôlables, si Poutine n’avait pas réussi à arracher à Bachar Al-Assad la promesse de détruire les armes chimiques de son pays. Profitant de la défection du Royaume-Uni et de celle, plausible, du Congrès américain, il apparait comme le véritable leader de la crise syrienne, en prenant le crédit de la réussite de la diplomatie internationale. Le régime de Damas a donc été contraint non par des bombardements stratégiques, mais par l’action de l’ONU. Paradoxalement, Moscou sauve même Obama d’un échec cuisant, comme ne manque pas de le souligner le quotidien l’Izvestia le 12 septembre, en titrant : “La Russie vient au secours d’Obama”.

Paroxysme du succès de Poutine, son article, paru dans le New York Times le même 12 septembre, a remporté un franc succès dans les pays occidentaux. Après avoir expliqué la situation en Syrie, il se permet de conclure en mettant en garde les États-Unis.

“J’ai bien étudié le discours d’Obama à la nation mardi. (...) Je ne suis pas d’accord avec le point qu’il fait sur l’exceptionnalisme américain. ..]. C’est très dangereux d’encourager les individus à se croire exceptionnels, quelle que soit la motivation. [...] Nous sommes tous différents, mais lorsque nous demandons la bénédiction de Dieu, n’oublions pas qu’Il nous a tous créés égaux”.

Je vous laisse comprendre ce délicieux, et bruyant, sous-entendu...

Le but ? Une stratégie de rééquilibrage de l’ordre mondiale contre les États-Unis

Ces réussites, vous devez l’avoir pressenti, ne sont pas des victoires désintéressées au nom de la paix mondiale. Elles ont au contraire un but précis et leurs enjeux sont cruciaux pour Poutine et la Russie.

La Syrie, par exemple, est un client important du commerce d’armes de la Russie, qui possède aussi sa seule installation militaire navale en Méditerranée à Tartous sur la côte Est du pays. Outre ses intérêts économiques et militaires, le risque d’une chute du régime de Damas pour Moscou était la transformation du pays en un nid de terroristes et d’opposants au régime. Mais ces intérêts ne suffisent pas à expliquer l’obstination et l’audace de Poutine durant ses grands succès de 2013. Le but semi-avoué du président est de rétablir la place et le rôle de son pays dans l’ordre international. En d’autres termes, rétablir une diplomatie redoutée, mais affaiblie depuis la chute de l’URSS…

Néanmoins, à ce projet s’opposent vivement les États-Unis, qui cherchent à empêcher toute réémergence de la Russie en tant que puissance sur la scène internationale. Leur moyen favori pour ce faire ? Contourner le conseil de sécurité de l’ONU, comme ils l’ont fait avec leurs alliés en 1999 au Kosovo et en 2003 pour l’Irak. Ainsi, ils évitent toute négociation qui prendrait en compte les intérêts russes et qui pourrait amener au veto de Moscou. Autre moyen, plus subtil certes, mais tout aussi révélateur de la stratégie américaine, l’accueil progressif de pays baltes et de pays de l’Est dans l’OTAN pour isoler géographiquement la Russie.

La mission dont se charge Poutine est donc de favoriser la multipolarité dans le monde et, par la même occasion, de refréner l’unilatéralisme américain. L’objectif final, réequilibrer l’ordre mondial, permettrait à la Russie de repartir sur des bases nouvelles dans ses relations avec les États-Unis et l’Union Européenne. Mais tenter cette croisade seul serait tuer la stratégie dans l’œuf. D’où la recherche active de partenaires commerciaux, politiques, économiques et militaires qu’a entreprise Moscou et qui s’est traduite par un fort rapprochement avec Pékin. Que ce soit pour les exportations d’armes et de pétrole, les exercices conjoints des deux forces armées et la concertation au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai, les deux anciens alliés du communisme retrouvent leur amour de jeunesse dans tous les domaines. Et avec deux vetos au conseil de sécurité ainsi qu’une part plus qu’importante dans le commerce mondial (Russie-UE et Chine-EU-Monde), cette nouvelle alliance risque de redistribuer les cartes sur la scène internationale.

Que penser de l’Ukraine ? Rentre-t-elle dans cette stratégie ?

Depuis le début de l’année 2014, la diplomatie russe s’est particulièrement illustrée au travers de la révolte en Ukraine. Alors que l’on pourrait croire que le nouveau souffle de 2013 suggérait un millésime 2014 excellent, la stratégie russe face aux États-Unis et a l’UE est imprévisible et décousue. En lieu et place de négociation, la Russie a préféré faire usage du chantage et de son chéquier pour forcer l’Ukraine à rester dans son giron. Mais avec la fuite de Ianoukovitch, cette fausse stratégie s’est muée en pression militaire, à coup de 100 000 “petits soldats verts”. L’Ukraine russe a été réduite à la Crimée et la diplomatie a disparu.

D’autre part, ces actions en Ukraine n’ont plus comme moteur la vision d’un monde multipolaire de Poutine, ou un pragmatisme national et économique. Non, rien de cela, puisque l’annexion de la Crimée n’a qu’une valeur faible face aux efforts pour l’obtenir. L’intérêt géographique et militaire ne contrebalance ni le fardeau budgétaire de cette région, ni l’isolation politique causée par le silence de la Chine.

Le moteur de ces actions est devenu une idéologie renaissante, caractérisée par la volonté du retour d’une Grande Russie et par l’exacerbation d’un anti-américanisme censé unifier le peuple. La finalité de Poutine est donc maintenant de s’imposer dans son pays plutôt que sur la scène internationale. À coup de propagande, il transmet aux Russes la vision d’une Russie sauveuse d’une Crimée menacée par les fascistes occidentaux. Et cela semble marcher ! Le jeu sur la corde sensible de la fierté russe a permis à Poutine de gagner en popularité et d’empêcher toute présence occidentale à ses frontières.

En résumé

En allant de succès en succès, la diplomatie russe de 2013 s’est imposé comme un nouvel acteur respectable des décisions internationales. Celle de 2014 a retourné sa veste en décidant de provoquer l’Union Européenne et les États-Unis dans un combat de coqs dont l’issue est incertaine.

Néanmoins, Moscou a-t-elle les moyens de cette politique ? Certes, pour l’instant les sanctions de l’Europe sont dérisoires, car les principaux pays membres n’ont aucune envie de mettre en péril les échanges commerciaux. Mais la Russie n’est pas au meilleur de sa forme économique: production stagnante, investissement en baisse, dette en hausse et prix du pétrole tiré vers le bas, et elle reste elle aussi très dépendante de l’Europe: 60 % des produits consommés par les Russes sont européens et toutes ses recettes budgétaires viennent du gaz et du pétrole vendu principalement aux pays de l’UE.

Cette affaire ukrainienne est donc un nouveau jeu, à double tranchant, que Poutine a choisi de lancer. L’absence d’une politique étrangère européenne joue à son avantage, mais cette nouvelle stratégie de la Grande Russie risque de rétrograder son statut à celui d’interlocuteur peu fiable. Le second souffle de 2013 semble s’être transformé en cri de guerre contre l’Occident...

Hugues de Maupeou @HMaupeou

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