Crimée : Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Crimée : Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

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Il est rare de voir, de nos jours, une banale contestation intérieure à un pays prendre de l’ampleur aussi vite au point de risquer de dégénérer en conflit mondial. La crise ukrainienne est pourtant de celles-là. Avant d’imaginer divers scenarii catastrophes, il faut se souvenir qu’elle est née lorsque, le 21 novembre 2013, le président ukrainien Victor Ianoukovitch a décidé de suspendre l’accord d’association avec l’Union Européenne, déclenchant ainsi un large mouvement de protestation pro-européen à Kiev. Les manifestations sont réprimées par la police, les affrontements dégénèrent et culminent en février lorsque des dizaines d’opposants sont tués, provoquant l’indignation de la communauté internationale, qui tarde pourtant à réagir : ce sont finalement les opposants ukrainiens eux-mêmes qui décident alors de la destitution du président le 22 février. Il est remplacé par un président par intérim, Olexandre Tourtchinov, et des élections présidentielles anticipées sont plannifiées : la crise diplomatique semble se dénouer, laissant place à une grave crise économique. Mais c’est sans compter sur l’opposition de la Crimée, péninsule russophone du sud-est de l’Ukraine, au nouveau pouvoir en place à Kiev.

Entre l'Ukraine et la Russie, la Crimée a choisi
Entre l'Ukraine et la Russie, la Crimée a choisi

Un peu d'histoire

Depuis le XVème siècle, la Crimée a fait partie successivement de l’Empire Ottoman, de l’Empire Russe puis de l’URSS. En 1954, Nikita Khrouchtchev, le président de l’Union Soviétique, offre la péninsule à la République Socialiste Soviétique d’Ukraine, à l’occasion du 300ème anniversaire de la réunification des deux pays. Après la dislocation de l’URSS, la Crimée se déclare, en janvier 1991, « République autonome de l’Ukraine ». Cette dernière réaffirme sa pleine souveraineté sur la péninsule, mais, pour les populations russes ou russophones, elle ne saurait être, en tant que cadeau, un simple oblast (région) de l’Ukraine. La Crimée travaille alors à un projet de constitution, dont la première est proclamée le 5 mai 1992.

La Russie, le compagnon de toujours

C’est donc tout naturellement que, alors que Kiev entame un rapprochement avec l’Occident, la partie russophone du pays se tourne vers son compagnon de toujours : la Russie. Personne n’a demandé aux habitants de Crimée s’ils étaient d’accord avec le cadeau de Khrouchtchev ; et on veut maintenant les empêcher encore une fois d’exprimer leurs préférences ? Depuis que le président américain Wilson a proclamé, à la fin de la Première Guerre mondiale, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le référendum ou le plébiscite ont fréquemment été utilisé pour déterminer la nationalité d’un territoire. Qui, en effet, peut mieux que sa population décider de l’appartenance d’une région à telle ou telle nation ? Le référendum est sans doute la forme la plus aboutie de la démocratie. Et les citoyens de Crimée ont décidé qu’ils préféraient la Russie à l’Europe. Comment leur en vouloir ? Nous-mêmes, que choisirions-nous à leur place ? La patrie qui a été la notre pendant des années et qui nous a été enlevée de force, ou une union d’Etats tous aussi étrangers pour nous les uns que les autres, dont les valeurs ne sont pas les nôtres ? Si certains doutent encore que la Crimée est plus russe qu’européenne, voilà quelques chiffres pour s’en assurer : les russes représentent 58,32% de la population de la péninsule, alors que seuls 24,32% sont ukrainiens. Lorsque la Russie maintient plus de 15 000 soldats et 25 navires de combat en Crimée, l’Ukraine n’y a que moins de 10 000 hommes. Voilà un curieux paradoxe : l’Ukraine, qui est censée posséder la Crimée, y dispose de moins de soldats que son grand voisin !

Un référendum obscur

Une fois admis que la place naturelle de la Crimée, pour ses habitants, est dans la Russie, il reste à discuter de la sincérité du référendum. La principale critique de ses détracteurs est qu’il aurait été truqué. Il faut admettre que, dans une région du monde où la transparence des scrutins a souvent été contestée, on pourrait y accorder quelque crédit. De la même manière, il ne fait aucun doute que la présence de milices armées pro-russes aient interférés avec le scrutin. Cependant, le résultat du référendum (presque 97%) est si écrasant que, même s’il est en partie faussé, on peut affirmer sans beaucoup de doutes que le « oui » aurait de toute façon obtenu une large majorité. Deuxième critique des adversaires de la Russie : Poutine aurait « annexé » la Crimée. Mais que signifie précisément ce terme d’ « annexion » ? L’annexion implique une décision unilatérale et forcée : on peut dire que Hitler a « annexé » divers pays pendant la marche à la guerre. Mais que dire si ce sont les citoyens du territoire en question eux-mêmes qui ont décidé du rattachement ? On voit bien que la volonté et l’initiative ne viennent pas de Poutine – même si celui-ci ne s’y est pas forcément opposé – mais des citoyens russophones de Crimée.

Et le Kosovo ?

Certains diront que le rattachement de la Crimée à la Russie viole le droit international. En réalité, deux principes du droit international se contredisent : le droit à l’autodétermination et le droit d’un Etat à l’intégrité de son territoire. Lors de l’indépendance du Kosovo proclamée le 17 février 2008, c’est surtout le premier principe qui a prévalu : la Cour Internationale de Justice de La Haye confirme en 2010, « à propos du Kosovo, qu'une déclaration unilatérale d'indépendance d'une partie d'un Etat ne viole aucune norme du droit international ». De plus, à part l’opposition de la Serbie, la plus grande partie de la communauté internationale y était favorable. Pourquoi donc l’indépendance du Kosovo serait-elle accueillie plus favorablement que celle de la Crimée ?

Concernant le deuxième principe, le « Mémorandum de Budapest », signé en 1994 par la Russie, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, garantit l'intégrité territoriale de l'Ukraine « contre une intervention extérieure ». Il n’y a donc violation du droit international qu'en cas d'intervention militaire en Crimée venant de l'étranger. Or la Russie n’est pas intervenue directement pour prendre le pouvoir par la force : les quelques groupes militaires envoyés en Crimée, bien qu’ayant pris d’assauts les bases ukrainienne pour -officiellement- garantir la sécurité de la région, n’ont pas tenté de coup d’Etat. Enfin, si, selon le droit international, l’intégrité d’un territoire doit être préservée ad vitam aeternam, cela ne signifie pas nécessairement que celle-ci est toujours justifiée : selon ce principe, la RFA et la RDA auraient dû rester deux Etats distincts depuis 1949 pour conserver le statu quo ; pourtant, la réunification de l’Allemagne n’a pas rencontré beaucoup d’opposition.

Une lutte d'influence : vers une nouvelle Guerre Froide ?

Il semble donc que, dans le cas de la Crimée, il s’agit uniquement d’une lutte d’influence. Comme au temps de la Guerre froide, occidentaux et russes s’affrontent pour conserver leurs pays satellites. Si l’Europe et les Etats-Unis ont accueilli si favorablement l’indépendance du Kosovo, c’était parce que cela contrariait les intérêts russes – la Russie y a opposé son véto à l’ONU. Si l’Union Européenne s’est si rapidement déclarée prête à faire rentrer l’Ukraine dans son cercle, c’est uniquement dans le but de la dérober à l’influence de la Russie. La Turquie a déposé sa demande d’adhésion à l’UE en 1987 et n’a toujours pas obtenu de réponse. Si les européens s’offrent le luxe de freiner ainsi les négociations, c’est parce que la Turquie ne semble pas, pour l’instant du moins, présenter le risque de devenir russe. Mais si elle s’avisait de se tourner vers la Russie, il y a fort à parier que les discussions s’accélèreraient étonnamment.

Le rattachement de la Crimée à la Russie est incontestablement un grand succès pour Poutine dont les ambitions pourraient ne pas se limiter à la péninsule. D'où la nécessité pour la communauté internationale de rester vigilante à ce que tout action de ce type se fasse dans la légitimité.

Cependant, la Crimée est, depuis quelques jours, une province russe. Toutes les sanctions qu’on pourra prendre à l’encontre de la Russie ne rendront pas la Crimée à l’Ukraine : elles ne pourront, au mieux, qu’entrainer l’arrêt de toutes les relations entre les deux parties, ce qui ne serait bénéfique pour personne. Et au pire, une nouvelle Guerre froide.

Diane Richard

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