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Un Tea Party à la française est-il en train d'émerger ?

Nous sommes le dimanche 26 janvier 2014. 30 000 manifestants environ défilent pour manifester leur mécontentement au cours de ce qu’ils ont eux-mêmes baptisé le « jour de colère ». Présents dans le cortège, des bonnets rouges dont la réputation n’est plus à faire, de simples protestataires étranglés par la crise économique et la pression fiscale, mais aussi des mécontents que l’on connaît moins ou que l’on ne pensait plus connaître, tant leur présence s’était faite discrète au cours de ces dernières années. Un événement qui peut être l'illustration d'une radicalisation du débat public en France, qui semble se confirmer dans certaines communes lors du premier tour des élections municipales. S'agit-il des premiers signes de l'émergence d'un Tea Party à la française, comme on l'entendait alors sur certains médias ? Retour sur une tendance lourde qui pourrait redessiner le champ politique français dans les prochaines années.

Cette manifestation, sobrement intitulée “Jour de Colère”, n’est pas sans rappeler les événements du 6 février 1934 au cours duquel des militants constituant différents mouvements de l'extrême droite avaient fait craindre un coup d’Etat. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les médias aient commémoré cet événement avec une emphase toute particulière quelques jours plus tard.

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A la suite de tout bouleversement économique de grande ampleur les partis extrêmes ont gagné des partisans. C’est un phénomène connu et la crise de 2008 ne semble pas faire exception à la règle. Un exemple récent est celui de l’affirmation du Tea Party aux Etats-Unis. Vilipendant le manque de fermeté du parti républicain, ce mouvement veut ressusciter l’Amérique des origines, celle qui se rebellait contre le colonisateur en jetant par-dessus bord les cargaisons de thé alors monopole de l’East India Company anglaise.

Un tel mouvement est-il envisageable en Europe et a fortiori en France ? A en croire les événements récents et la couverture de The Economist, il semblerait que oui.

L’aile droite de la Manif pour tous, le mouvement anti-avortement, ainsi que le fameux “jour de colère” sont ainsi souvent rattachés à cette appellation.

Mais ce que cible The Economist dans son éditorial, c'est le Front National, et l'hebdomadaire britannique y retrouve l’institution officielle qu’est le Tea Party (qui est pour sa part rattaché au parti républicain, et non un parti indépendant) mais pas les mouvements et groupuscules extrêmes décrits par les médias français. Depuis quelques années, le Front National est en quête d’honorabilité et ses dirigeants critiquaient ainsi le rassemblement du 26 janvier.

Si la perception des contours de cet éventuel Tea Party français varie, la réalité d’une mouvance idéologique voisine du Tea Party en France est indéniable.

Restaurer la souveraineté de la France en matière d’économie, réduire l’immigration, s’opposer aux réformes sociétales de la gauche, voilà les principaux thèmes de ce mouvement. Parmi les nombreux inspirateurs de cette tendance on peut citer Béatrice Bourges, à l’origine du mouvement “le printemps français” qui s’est construit parallèlement à la manif pour tous, mais aussi Alain Soral, essayiste controversé qui cible notamment la prise de distance de l’école vis-à-vis du de l’Histoire de France,  critiquant par exemple l’abandon du règne de Saint Louis dans les programmes scolaires au profit de la colonisation. Alain Soral montre qu’il est nécessaire d’instituer un “roman national” gravitant autour de figures héroïques telles que Jeanne d’Arc pour souder une nation. Dans son cercle de relation on trouve Farida Belghoul qui a lancé la journée de retrait de l’école pour protester contre un prétendu enseignement du genre aux enfants. Enfin, l’humoriste Dieudonné, en lien avec Alain Soral avec qui il a mené une liste antisioniste récemment en Ile de France, dissimule dans ses spectacles des soutiens à peine cachés à ce dernier. Paradoxalement, ce mouvement grandissant entretient des liens compliqué avec le Front National, le seul parti pourtant à même de représenter leurs opinions. Marine le Pen prend régulièrement ses distances avec les personnes citées plus haut. Toutefois une certaine porosité existe comme le prouvent les dissensions au sein même du parti sur cette question.

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Ce mouvement est-il appelé à se dissoudre de lui-même une fois la reprise économique assurée ? La question mérite d’être posée. Il semblerait en effet que le vote frontiste, en passe d’être parfaitement décomplexé, devienne un vote d’adhésion et non plus de protestation : c'est ce qui semble ressortir du premier tour des élections municipales et les sondages le placent ainsi en tête des prochaines élections européennes (23% contre 21% pour l’UMP et 18% pour le parti socialiste). L’ambition du Front ne serait plus seulement de réunir les mécontents mais de rassembler une majorité pour arriver au pouvoir.

Dans les pays voisins le même schéma semblent se reproduire. En Angleterre c’est le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), au Pays-Bas le PVV : le parti pour la liberté, en Grèce Aube Dorée.  De manière générale, il semblerait que le système démocratique en Europe soit à bout de souffle et souffre de ce qu’Hubert Védrine appelle « le choc des incultures » : un regain d’extrémisme à cause d’un déficit d’éducation. De plus, on peut craindre la généralisation d’une certaine forme d’apathie démocratique que Tocqueville avait annoncé dans de la démocratie en Amérique il y a 150 ans. Les citoyens dont les opinions sont modérées sont plus en retrait et moins mobilisés que ceux qui préconisent des solutions radicales.

Les partis traditionnels ayant échoué à apporter une solution au déclin inéluctable de la France, les électeurs se reportent massivement vers la fermeture, le repli sur soi. Marx disait qu’en France l’histoire se répétait une fois sous la forme d’une tragédie, une fois sous la forme d’une comédie. On pourrait aisément appliquer cette formule à bien d’autres pays en voyant que le parti nationaliste hongrois voulait établir une liste des Juifs présents à l’Assemblée et au gouvernement, que le parti Aube Dorée chante l’hymne SA pendant ses rassemblements et parodie de manière grotesque pour son emblème la Swastika nazie.

Une transformation en profondeur du systeme politique français doit donc être envisagée. C'est en tout cas l'un des enseignements du premier tour des élections municipales, qui ont vu le plus fort taux d'abstention de la Veme République, témoin d'un fossé qui se creuse entre les citoyens et leurs dirigeants.

Ghislain Lunven @glunvendc

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