Les politiques sont-ils devenus des peoples ?

Depuis le 10 janvier, jour de sortie du numéro de Closer sur la liaison de François Hollande, le battage médiatique autour de l’affaire Gayet n’a cessé de s’amplifier. La presse mondiale s’est focalisée sur la vie privée du président, au point de délaisser partiellement les questions économiques, et notamment les mesures majeures présentées lors de la dernière conférence de presse présidentielle. Les scandales autour des affaires personnelles des chefs de l’Etat ne sont pourtant pas nouveaux, et on pourrait remonter jusqu’à Félix Faure, qui mourut au XIXème siècle d’avoir « trop sacrifié à Vénus » ! Alors, pourquoi un tel scandale, en particulier à l’étranger ? La coutume française qui consiste à séparer politique et affaires privées est-elle toujours d’actualité ? Sommes-nous voués à adopter le modèle américain, où les politiques sont avant tout des personnalités publiques ?

Sur le fond comme sur la forme, cet engouement est révélateur d’un changement profond dans le traitement de la vie privée des hommes politiques en France. Ce qui est nouveau dans l’affaire Gayet, c’est qu’il s’agisse d’un magazine comme Closer, en l’occurrence un magazine people, qui révèle l’information. Le président est ici traité comme une célébrité à la vie amoureuse tourmentée, et il est pour certains choquant de voir que même le chef de l’Etat peut désormais être impliqué dans cette spirale voyeuriste, comme en témoigne le clivage qui existait au sein même de la communauté journalistique concernant la dimension à donner à cette affaire. Pour les uns, en tant que premier citoyen et détenteur des fonctions suprêmes au gouvernement, il possède le même droit à la vie privée que chacun de ces concitoyens, mais pour les autres, en tant que personnage public en contexte de crise économique et à l’heure de la transparence, l’affaire est par nature une affaire publique.

En effet, en tant qu’homme politique, François Hollande est exposé au regard de la presse et du monde et, lors de sa candidature, cette contrainte concernant sa vie privée aurait certainement pu être prise plus au sérieux. Sa promesse d’être un « président normal » l’a icimanifestement desservi. Ayant insisté sur les thèmes de la transparence et de l’exemplarité pendant sa campagne, la portée de ses engagements aura peut-être une résonance lors des prochaines élections, où il sera confronté à ces récents événements, comme l’avait été Nicolas Sarkozy vis-à-vis du Fouquet’s et du yacht de Bolloré.

La diffusion de photos sur le scooter, l’annonce du séjour à la Pitié Salpêtrière de Valérie Trierweiler et le communiqué glacial annonçant leur séparation, ont ainsi alimenté un vaudeville médiatisé dans le monde entier et inspirant les humoristes, caricaturistes et imitateurs. Ce qui est préoccupant, c’est qu’en plaisantant sur François Hollande, c’est le respect dû au Président de la République française qui est en cause, et par extension l’image de celle-ci à l’étranger. Cette désacralisation de la parole publique est très préoccupante dans le discrédit des institutions qu’elle implique. Engagée depuis bien plus longtemps, notamment par leur présence systématique dans les talks shows, les hommes politiques ont du abandonner leur stature d’hommes d’Etat pour se fondre dans celui, plus modeste, de celui des peoples en tout genre. Ceci engageant, par la même, une simplification extrême du discours politique au profit de l’audience. D’où la multiplication des petites phrases à grande résonnance médiatique. Un nouveau cap semble cependant avoir été franchi avec l’affaire Gayet. Les hommes politiques se trouvent désormais dans la position inconfortable où tout peut être dit et tout peut-être mis au grand jour. Si Nicolas Sarkozy s’était plusieurs fois retrouvé en une des journaux people, cela faisait partie d’une stratégie voulue par le candidat. Ici, il semblerait que ce ne soit pas le cas.

Ainsi, le modèle français qui consiste à séparer vie privée et vie publique semble être en train de disparaître au profit d’une conception plus américaine du sujet. En effet, que dire de la famille Obama dont la vie privée est quasiment mise en scène et fait partie intégrante de l’image du Président américain ? A la fin de chaque discours, le président des Etats-Unis se fend d’une déclaration d’amour et de remerciement à sa femme Michelle, et l’on ne compte plus les photos familiales postées sur Facebook et Twitter, accompagnées d’un message politique. Ce modèle, ou les politiques sacrifient leur vie privée sur l’autel de l’Etat, et ou la frontière entre les deux domaines est complètement effacée, tend à se répandre en Europe, avec les dérives qu’il peut engendrer.

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Pourtant, il n’est pas impossible de différencier les deux aspects de la vie d’un homme politique ! Prenons l’exemple d’Angela Merkel : sa vie privée est extrêmement peu connue, son mari de même, sans que cela ne pose problème à qui que ce soit en Allemagne. Finalement dans l’affaire Gayet, ce qui est  peut-être le plus scandaleux, c’est le comportement de la presse nationale dite « sérieuse » : dans le cas où elle considèrerait l’information donnée par Closer comme étant d’un réel intérêt pour la vie politique française, il est plutôt lâche de la part des autres médias d’avoir attendu que Closer révèle une affaire déjà bien connue dans les rédactions pour relayer la nouvelle, et dans le cas où ils statueraient que la vie privée du président ne nous concerne pas, c’est alors chercher à attirer le lecteur à tout prix.

Quoi qu’il en soit, il semble que nous soyons entrés, que cela soit souhaitable ou non, dans l’ère de la transparence. Une transparence absolue, face à laquelle personne ne peut lutter et qui ne cessera de s’accentuer avec le développement des réseaux sociaux. Aujourd’hui, chacun d’entre nous est potentiellement un média. Les politiques de demain, nés avec ces technologies, seront-ils mieux préparés que leurs aînés à cette transformation profonde de la communication politique ?

Bénédicte Ourbak @benedicteourbak

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