Gouverner à Matignon, l'expérience de Michel Rocard

Gouverner à Matignon, l'expérience de Michel Rocard

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Par Vincent Malapert

Premier Ministre est peut-être l'une des fonctions les plus difficiles à exercer de la Vème République. Sous l’œil constant du "Président-monarque", certains s’inclinent et encaissent les coups, d’autres impriment leur marque. Michel Rocard fait partie de cette dernière catégorie. Invité par les "Jeunes altoséquannais avec Hollande", il a exposé sa vision du chef du gouvernement en s’inspirant de son expérience, tout en portant un regard lucide sur l’actualité, lui qui fut le Premier ministre de François Mitterrand de 1988 à 1991.

Michel Rocard et Philippe Sarre, maire de Colombes, à Boulogne, en compagnie des Jeunes altoséquannais avec Hollande. Photo de Jean-Pierre Ferré.
Michel Rocard et Philippe Sarre, maire de Colombes, à Boulogne, en compagnie des Jeunes altoséquannais avec Hollande. Photo de Jean-Pierre Ferré.

La Constitution de la Vème République, la "République gaullienne", fut écrite de telle sorte que les institutions protègent un Président tout-puissant, garant d’un immense pouvoir, et notamment celui de choisir le Premier ministre. Elles ont fait de ce dernier le bouclier du chef de l’Etat : c’est au chef du gouvernement d’encaisser les coups. Telle est la philosophie générale des rapports du couple exécutif que Michel Rocard a tâché de nous rappeler.  Ainsi, la plupart des Premiers ministres se sont pliés à cette règle sans laisser de traces ni prendre de réelles initiatives, sauf trois, selon Michel Rocard : Jacques Chaban-Delmas, Raymond Barre et lui-même. En effet, il n’a jamais pu accepter cette résignation et s’est décidé à occuper l’Hôtel Matignon à sa manière. D'après lui, "techniquement, l’Etat se gouverne à Matignon". Gouverner à Matignon implique ainsi un certain nombre de responsabilités.

« Techniquement, l’Etat se gouverne à Matignon. »

Durant trois années, Michel Rocard s’est efforcé d’imprimer sa marque. Celle de la "deuxième gauche" ? Il en est le père : en finir avec le vieux socialisme, porter un projet de gauche, mais réaliste. Ce furent des convictions originales, qui peut-être contribuèrent à faire  de lui l’un des hommes politiques les plus populaires de France. Il entretenait pourtant des relations houleuses, presque haineuses avec son Président, François Mitterrand. "Nous avions une vive antipathie l’un pour l’autre. A propos de l’Algérie, je l’avais même qualifié d’assassin. Ce n’est pas très amical". Les mots parlent d’eux-mêmes, le vieux lion de la IVème République n’a jamais été sur la même ligne que le jeune loup, qui se considérait lui-même comme un "socialiste suédois égaré en France", social-démocrate donc.

Il n’empêche que ces mauvais rapports n’ont pas perturbé sa tâche, il a en effet engagé de multiples réformes, du Revenu Minimum d’Insertion (RMI) à la Contribution Sociale Généralisée (CSG). Sur la crise de Nouvelle-Calédonie qu’il a brillamment gérée, il rappelle que "les accords de Matignon sont un des plus beaux souvenirs de (sa) vie politique".

L’expérience de Michel Rocard acquise durant ces années à Matignon lui permet de porter un regard critique mais lucide sur l’action du gouvernement socialiste de Jean-Marc Ayrault depuis dix-huit mois. Pour lui, l’ex-maire de Nantes a certes "joué un rôle décisif dans la cohésion du groupe pendant la campagne", mais il n’était "pas préparé" à la lourde fonction de Premier ministre. Si Michel Rocard avait été Premier Ministre aujourd’hui, "Arnaud Montebourg aurait pris la porte assez vite", il lui semble en effet essentiel que le gouvernement apparaisse "solidaire et uni". Sage réflexion que certains devraient certainement entendre… De son point de vue, l'erreur majeure du Parti Socialiste a été de prévoir le retour de la croissance dès 2012 alors que "tous les signes montraient l’arrivée de la récession", même si l’OCDE elle-même prévoyait une croissance de 1,2% pour 2013. Ce fut pour lui, "la faute initiale qui a cassé l’état de grâce".

« Il faut que le gouvernement apparaisse solidaire et uni. »

Comment le gouvernement et la politique en général peuvent-ils sortir de l’impasse ?  La pédagogie, le contenu, l’explication. L’ex-Premier ministre considère à juste titre que les médias d’informations ont paralysé l’action de l’Etat. A rechercher l’information brève, l’émotion, le "buzz", il est devenu impossible pour les Français de comprendre clairement des réformes devenues floues et sans contenu. D’après lui, "nous vivons des chocs sans les comprendre, ce qui est source d'inquiétude". C’est pourquoi il affirme que "la quotidienneté nous fera crever". Et constatant la côte de popularité en berne du gouvernement, il prône la mise en place d'une nouvelle stratégie de communication plus pédagogue et plus volontaire.

Nous remercions Michel Rocard de nous avoir exposé son expérience et sa vision de Matignon. La France a besoin de ces hommes de tempérament pour conduire courageusement notre pays dans ces périodes difficiles.

Vincent Malapert @VincentMalapert

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