François Fillon : jeux dangereux ?

Par François d'Estais

Le goût de la défaite était amer. Le scrutin serré de l'élection du président de l'UMP, alors que la victoire semblait acquise pour l'ex-premier ministre, a depuis engagé chez lui une réflexion profonde sur sa ligne politique en vue d' être candidat en 2017. Or, il le sait, 2017 sera certainement sa dernière chance de concourir pour l'Elysée. Une nouvelle défaite pourrait mettre un terme à sa carrière politique, et les ambitieux de l'UMP pour 2022 (Jean-François Copé, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire,...) n'auraient aucun scrupule à le faire oublier. La mue doit donc être rapide. Quelles leçons a-t-il tiré de ce scrutin fratricide ? Premièrement, il n'est pas assez marqué à droite. Deuxièmement, il manque de détermination aux yeux de l'opinion. Troisièmement, il n'est pas assez présent dans les médias. Depuis quelques mois, François Fillon a donc engagé une profonde transformation de son image dans l'opinion publique. Droitisation, détermination affichée et médiatisation en sont les maîtres mots. Pour le meilleur... Et pour le pire.

“Je suis beaucoup plus à droite qu'on ne le dit”. Cette phrase, lâchée par François Fillon alors qu'il était candidat à la présidence de l'UMP, laissait déjà transparaitre sa volonté de se repositionner sur l'échiquier politique. François Fillon était alors dépeint comme un centriste par ses adversaires, une image qui ne l'aura finalement jamais lâché durant la campagne interne, et qui explique en partie des résultats plus serrés que prévus, face à un Jean-François Copé jouant sur la corde de l'autorité. Pour 2017, l'adversaire ne sera probablement pas le même, et les sympathisants pèsent majoritairement pour un retour de Nicolas Sarkozy. Celui-ci garde une grande côte de sympathie auprès des militants, et semble plus crédible sur la question sécuritaire (dont il avait fait sa marque de fabrique pour accéder à l'Elysée). C'est la raison pour laquelle François Fillon s'est lancé dans un jeu d'équilibriste. Il sait que, pour remporter la primaire, il ne pourra laisser aucun champ libre à l'ex-président et doit dès maintenant rassembler deux droites au bord de la rupture. Il doit conserver un électorat de centre-droit, tout en persuadant des électeurs partisans d'une droite plus dure qu'il incarne leurs convictions. C'est dans ce but que Francois Fillon, qui considérait il y a quelques mois le Front national comme étant“hors du pacte républicain”, a infléchi ses positions sur le parti de Marine Le Pen, en invitant les électeurs à choisir “lecandidat le moins sectaire” dans le cas d'un duel FN-PS aux élections locales. Avec ce revirement, François Fillon semble désormais isolé au sein de son propre camp, l'UMP adoptant la consigne du “ni-ni”. Il a même ajouté ce vendredi 13 septembre: “Je ne veux plus entendre parler du front républicain. (...) Je veux parler à tous les Français, dont les électeurs du Front national, qui sont précisément des patriotes qui veulent que leur pays se redresse, mais se tournent vers les mauvaises solutions.” Un appel clair aux électeurs du FN, qui contraste nettement avec son image “centriste”, mais qui pourrait dans le même temps perturber une partie de son électorat, ne se retrouvant alors dans aucune figure du parti. Le message de l'ex-premier ministre s'est troublé, mais il n'est pas pour autant incohérent. Sa stratégie consiste actuellement à retrouver de la crédibilité et de l'intérêt auprès de sa propre famille politique, quitte à passer par quelques compromissions. Mais la droite dont il veut s'approcher recherche aussi un leader fort et charismatique prêt à rétablir l'ordre dans le pays, c'est pourquoi il affiche désormais fermement sa détermination et sa différence.

François Fillon s'est lancé dans un jeu d'équilibriste

Ainsi, François Fillon affirmait clairement cette volonté inébranlable lors de la rentrée de Force Républicaine : “Nous avons engagé une aventure collective qui ne fait que commencer et que j'ai bien l'intention de mener vers son but ultime qui est de réussir l'alternance politique”. De même, le 9 mai dernier, il affichait clairement sa détermination devant une poignée de journalistes : “Je serai candidat quoi qu'il arrive”. Un propos rapidement corrigé par un tweet, affirmant qu'il serait candidat aux primaires de 2016. Néanmoins, ce message signale clairement à Nicolas Sarkozy le fait suivant : s'il souhaite revenir, il devra d'abord se mesurer à son ex-premier ministre. Un premier ministre qui prend peu à peu ses distances. Les relations sont tendues : Nicolas Sarkozy, n'est pas tendre à son égard et le qualifierait de “loser”, et ne comprend pas les critiques de son “collaborateur” de premier ministre, qui était pourtant avec lui à la tête de l'Etat. Par exemple, François Fillon s'en prenait dernièrement à la stratégie de communication de Manuel Valls et ses propos ressemblaient à une critique en demi-teinte de la méthode Sarkozy sur la sécurité: "Je reconnais que cela fait longtemps que l'on procède comme ça. Que l'on croit que lorsqu'il y a un fait divers, il faut envoyer trois ministres sur le terrain pour montrer que l'on s'intéresse au sujet. Je pense que cette méthode est mauvaise.” François Fillon a décidé de taper fort, de créer de l'émoi et des débats autour de ses interventions. Il est en train de se former une carrure bien éloignée de son habituelle discrétion.

Fillon a décidé de taper fort, de créer de l'émoi et des débats autour de ses interventions

Ceci nous conduit à la troisième étape de sa mutation : la médiatisation. Désormais, François Fillon, autrefois critiqué pour sa quasi-absence des médias, tente de s'installer durablement sur la scène médiatique. Jean-François Copé avait d'ailleurs des mots très durs à son égard durant la campagne pour la présidence de l'UMP : “Si vous voulez à la tête du parti quelqu'un qui vous fait 3 minutes de 20H tous les 6 mois, et dont après on n'entend plus parler, alors ne votez pas pour moi”. François Fillon veut aussi, au travers de cette séquence, s'“humaniser” aux yeux des électeurs, alors qu'il est très discret sur sa vie privée, et qu'il propose des réformes radicales et impopulaires. Il multiplie donc les interventions médiatiques, et la dernière d'entre-elles, sur Europe1, fait parler de lui: il se place ainsi au coeur du débat politique, une stratégie qui pourrait bien être payante. Cependant, cette stratégie peut aussi présenter de nombreux écueils : dans un numéro récent de Paris Match, il s'affichait en famille devant... son manoir. Une image aux connotations bourgeoises et presque aristocratiques, qui ressemble à un étalage de richesses mal venu alors que les Français se serrent la ceinture : un bon moyen de se brûler les ailes dans le climat de méfiance actuel envers la richesse. Il devra trouver d'autres moyens de fendre l'armure.

François Fillon joue à quitte ou double

François Fillon a compris les conséquences de sa passivité lors de l'élection présidentielle interne et ne veut pas reproduire les mêmes erreurs. Cependant, sa stratégie présente de grandes failles: 1. En s'exposant aux média et en affichant largement sa vie privée, il perd l'un de ses rares atouts face à l'ex-président. 2. En “droitisant” sa ligne politique, il laisse un boulevard à la future alliance entre l'UDI et le MoDem sans s'assurer de récupérer des voix du FN, car non, M. Fillon, la copie n'égale jamais l'original. 3. En incitant à tourner la page du sarkozysme, il peut s'attirer très vite le rejet de son propre en camp, encore très attaché à l'ancien président. Ainsi, en voulant puiser des voix des deux côtés de l'échiquier politique, François Fillon joue à quitte ou double. S'il perd, son échec profitera d'abord à Jean-Louis Borloo, François Bayrou, voire Alain Juppé, mais aussi et surtout à Marine Le Pen, dont il aura légitimé le discours. Pour gagner sur les deux tableaux, il devra réussir un tour de force politique considérable. Un tour de force qui, s'il réussit, pourrait le conduire à l'Elysée, ou, s'il échoue, à l'élimination... Dès les primaires.

François d'Estais @fdestais

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Image en tête d'article : François Fillon, à la réunion publique de lancement de la campagne de l'UMP pour les élections régionales, par Marie-Lan Nguyen

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