Syrie : Comprendre la position américaine

"Nous avons été très clairs avec le régime, mais aussi avec les autres acteurs sur le terrain, qu'une ligne rouge est franchie si nous  commençons à voir des armes chimiques se déplacer ou être utilisées. Cela changerait mon calcul. Cela changerait mon équation." Plus d’un an après sa déclaration où il s’engageait à intervenir militairement en Syrie, Barack Obama doit aujourd’hui respecter ses engagements après les récentes attaques chimiques près de Damas commises par le régime de Bachar Al-Assad le 21 août dernier et qui ont fait 1429 morts. Les mouvements de troupes en Méditerranée, les discours belliqueux de François Hollande ainsi que les propos cinglants du secrétaire d'Etat américain, John Kerry, qui a dénoncé un "crime contre l'humanité", laissaient prévoir un dénouement rapide. Cependant, la décision de Barack Obama, le 1er septembre, d’attendre l’autorisation du Congrès américain a surpris tout le monde, en particulier la France, son principal allié sur le dossier syrien. François Hollande est depuis dans une position inconfortable, pris en tenaille entre sa volonté d'intervenir et sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Comment expliquer un tel revirement de situation ? Comme nous allons le voir, la volonté de Barack Obama de bénéficier du feu vert du Congrès pour légitimer son action se comprend en partie par les séquelles laissées par la guerre en Irak, à laquelle la France avait refusé de participer...

 Contrairement à Georges W. Bush, Barack Obama ne bénéficie pas du support de l’opinion publique américaine. En effet, seuls 25% des américains sont en faveur d’une intervention en Syrie et 46% y sont opposés (loin des 70% pour la guerre en Irak dont bénéficiait Bush en 2003). Surtout, les contextes politiques et sociaux ne sont pas les mêmes. En 2003, les américains sont encore traumatisés par les attentats du 11 septembre 2001 après lesquels Georges Bush a déclaré la « guerre contre le terrorisme ». L’invasion de l’Irak, un des pays de « l’axe de mal », le 20 mars 2003, est donc perçue par l’opinion américaine comme une preuve que les Etats-Unis sont capables d’éliminer les menaces à leur sécurité. En 2013, le contexte est diamétralement opposé : les dix années d’engagements de l’armée au Moyen-Orient ont été particulièrement éprouvantes et contestées par la population dès 2005, amenant le retrait des troupes d’Irak en 2009 et d’Afghanistan en 2011. Surtout, les américains souffrent encore des conséquences de la crise économique de 2008  et reprochent à Obama de trop se focaliser sur la politique extérieure : leurs préoccupations ne sont plus seulement les menaces extérieures, comme le terrorisme, mais aussi le chômage, le logement et leur pouvoir d’achat. Le fait que l’intervention en Syrie ne soit pas au cœur des préoccupations de ses citoyens explique d’une part qu’Obama demande l’autorisation du congrès, et d’autre part qu’il ne souhaite pas utiliser les même moyens d’actions qu’en Irak.

L’attentisme de Barack Obama a réduit le champ d’action des Etats-Unis, qui se retrouvent dans une impasse.

Alors qu’il aurait du intervenir il y a un an en armant les rebelles lorsque le régime syrien était encore chancelant, Obama a préféré rester neutre. Malheureusement, cet excès de pacifisme a laissé le temps d'une part au régime d’Assad de devenir beaucoup plus solide, notamment en obtenant de l'aide du Hezbollah, puissant parti musulman chiite allié à l'Iran et basé au Liban et d'autre part aux islamistes de prendre une place de plus en plus importante et menaçante parmi les rebelles. Le président américain fait ainsi face à une situation délicate : alors qu'il ne peut plus aider les rebelles sans risquer d'armer des groupes terroristes, il ne peut pas non plus se permettre de ne pas intervenir, surtout après l’introduction de l’idée de « ligne rouge ». La seule solution efficace semble donc être le bombardement par des frappes ciblées des installations stratégiques du gouvernement syrien par l'armée américaine elle-même.

C’est la différence majeure avec la guerre en Irak. Là où l’intervention en Syrie devrait se faire à distance par l’envoi de missiles en provenance de bases militaires en méditerranée ou des flottes alliées, celle en Irak reposait également sur le déploiement d'importantes forces terrestres. Or Barack Obama ne veut surtout pas reproduire les erreurs de son prédécesseur : la volonté de Georges W. Bush de stabiliser le pays grâce à la présence de forces armée sur place avait conduit à un enlisement du conflit et à des pertes militaires et financières importantes. Les Etats-Unis avaient alors été entraînés dans une guerre longue (2003-2009), bien que la victoire militaire sur Saddam Hussein fut acquise rapidement, dès le 10 avril 2003. La guerre en Syrie devrait connaître un dénouement plus rapide puisqu’elle ne suit pas les mêmes objectifs que la guerre en Irak. Renverser le gouvernement de Saddam Hussein pour permettre l’avènement d’une démocratie était l'objectif principal de l’intervention militaire des Etats-Unis en Irak. Georges W. Bush accusait alors le président irakien Saddam Hussein de développer un programme d’armes de destructions massive (ADM) et d’avoir des liens avec des groupes terroristes. Ces accusations ont, par la suite, été démenties par des équipes d’enquête américaines, introduisant des doutes sur les véritables motivations des américains en Irak.

Ces polémiques expliquent la politique très prudente de l’actuel président des Etats-Unis et des objectifs beaucoup plus raisonnables en comparaison aux thèses défendues par Bush : « la guerre contre le terrorisme » et « L’expansion de la démocratie ». Obama parle d’une action « limitée » de la part des Etats-Unis, d’une intervention « répressive » pour éviter que le gouvernement syrien n’utilise une nouvelle fois des armes chimiques contre les rebelles et contre le peuple. Ici, Barack Obama ne cherche en aucun cas à reverser directement le régime de Bachar Al Assad mais à détruire les installations militaires stratégiques et les usines d’armes chimiques dans le seul but d’assurer la sécurité des populations syriennes mais aussi peut-être la sécurité de Etats voisins et même des Etats-Unis.

L’intervention alliée est remise en cause par l’excès de prudence de Barack Obama et le dénouement du dossier syrien paraît de plus en plus incertain.

La rentrée parlementaire aux Etats-Unis est prévue le lundi 9 septembre. D’ici là, la France restera isolée et devra revoir ses positions, qui dépendront fortement du vote du Congrès. Trois cas de figures sont possibles. Si le congrès donne son accord pour l’intervention militaire, alors Barack Obama peut légitimement ordonner les attaques contre le régime de Bachar Al-Assad, d'autant plus que 80% des américains désirent ce vote. Au contraire, si la résolution est refusée, Obama peut choisir de se passer de l’accord des parlementaires, parce qu’il n’y est pas obligé par la constitution. En effet, en tant que commandant en chef des armées, il peut décider seul d’une intervention. Cependant, le scénario le plus probable en cas de refus, est qu’Obama respecte la décision du Congrès, et renonce à toute intervention en Syrie. Cette décision aurait des répercussions dramatiques sur l’ordre mondial. Elle montrerait d’une part l’impuissance des démocraties, d’autre part le souhait des Etats-Unis de ne plus être les « gendarmes du monde » et elle obligerait également la France à renoncer.

Ce serait alors une porte grande ouverte au régime syrien, mais aussi à l’Iran, qui n'auraient alors plus rien à craindre des « grandes » puissances…

Adrien Bellamy

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