Comprendre les débats autour du gaz de schiste

A peine limogée du gouvernement Ayrault, Delphine Batho dresse un bilan critique de la première année de François Hollande à l’Elysée.  En effet, l’ex-ministre de l’écologie, farouchement opposée au gaz de schiste, présente sa démission comme une concession de François Hollande devant la pression croissante des lobbys et des entreprises en faveur de l’exploitation de ces gaz, dits non-conventionnels par leur méthode d’extraction. Une décision qui pourrait marquer la fin de l'alliance entre le Parti Socialiste et les Verts, qui avaient apporté leur soutien à François Hollande lors du second tour de l’élection présidentielle de 2012... Cependant, l’exploitation de nouvelles ressources énergétiques pourrait constituer une réponse possible à l’augmentation de la consommation énergétique mondiale et à la raréfaction des ressources en combustibles fossiles traditionnels (notamment le pétrole). En 2010, trois permis de recherche ont été accordés dans le sud de la France. A l’époque, l’éventualité d’une exploitation de ces sites a été à l’origine d’une vive polémique qui a finalement abouti à l’interdiction de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures non-conventionnels (aussi bien voulues par l’exécutif que par les parlementaires). Mais quels sont réellement les dangers de l’exploitation de ces gaz ? Et surtout quel bénéfice la France pourrait-elle en tirer ?

Qu'est-ce que la fracturation hydraulique ?

Tout d’abord, pour comprendre les risques liés a l’exploitation du gaz de schiste, il est important de préciser certains points géologiques concernant la formation et le stockage de ces hydrocarbures dans les roches. Les gaz conventionnels tout comme le pétrole résultent de l’enfouissement d’une grande quantité de sédiments, de façon rapide afin que les bactéries ne puissent  dégrader et décomposer la matière organique en matière minérale. Cet enfouissement progressif dû a l’accumulation des sédiments et donc à une masse de plus en plus importante, appelé phénomène de subsidence est principalement permis par certains mouvements d’extension tectoniques qui aboutiront à terme à la formation d’un océan. Ainsi la formation d’hydrocarbures conventionnels  nécessite une grande quantité de sédiment, un enfouissement rapide et une roche perméable (roche mère) capable de les contenir. Une fois formés, ces gaz moins denses que les roches s’élèvent vers la surface ou ils se dégradent et deviennent inutilisables. Il est donc nécessaire de les « piéger » sous une roche imperméable recouvrant les roches mères, appelée roche de couverture. Il suffit alors de forer cette roche pour extraire le gaz piégé en-dessous. Néanmoins, la probabilité de ces circonstances étant extrêmement faible on comprend que les réserves de gaz et de pétrole soient limitées.

   Au contraire, les gaz de schiste, bien que suivant le même processus et schéma de formation des gaz conventionnels, sont directement piégés dans les roches  imperméables qu’il faut fissurer pour extraire le gaz qui s’y trouve : il s’agit de la  technique de la fracturation  hydraulique. Pour récupérer les gaz de schistes, il est nécessaire de réaliser des forages horizontaux à grande profondeur suivis d’une fracturation de la roche qui les contient. Un liquide est alors envoyé au fond des puits de forage à une pression importante. Ce liquide s’infiltre dans les moindres fissures de la roche, ce qui les propage horizontalement et verticalement. On ajoute du sable afin d’empêcher les fissures de se refermer. Une fois la roche fracturée, le gaz est libéré, il s’échappe des fractures et remonte à la surface par un système de pompage du liquide de fracturation. L’eau pompée est recueillie, stockée puis traitée car elle contient parfois des métaux lourds toxiques et des éléments radioactifs. Le gaz capté est stocké, puis emporté, et livré sur son lieu de consommation.

Schéma exploitation gaz conventionnel et non conventionnel
Schéma exploitation gaz conventionnel et non conventionnel

Ainsi, cette technique de fracturation hydraulique pose cependant un certain nombre de contraintes écologiques non négligeables. Les additifs mêlés à l’eau  -qui représentent  1% de la quantité d’eau nécessaire à la fracturation- polluent les sols lorsqu’ils ne sont pas pompés totalement après l’extraction. De plus, la fracturation hydraulique pourrait faire jouer des failles préexistantes et entrainer une remontée du gaz ou du liquide de fracturation dans les roches supérieures. A cela s’ajoutent les risques technologiques et de contamination des nappes phréatiques et du sol qui pourraient provenir d’un défaut d’étanchéité du puits vertical qui traverse les roches et les nappes phréatiques : c’est l’accident le plus fréquent. Cet accident se révèlerait d’autant plus grave que les permis de recherche octroyés aux sociétés pétrolières Total et Schuepbach se situent au niveau de la source du Lez dans le Languedoc-Roussillon qui représente un potentiel de premier ordre pour les prochaines décennies. Les nappes phréatiques de cette source sont particulièrement sensibles aux polluants, car l’eau y circule très rapidement, et d’autre part, la région compte de nombreuses failles profondes. José Bové déplore alors les "conséquences catastrophiques environnementales" qui ne manqueraient pas de suivre. De la même façon, Nathalie Kosciuzkot-Morizet a reconnu que "les permis d'exploration de gaz de schiste suscitent des inquiétudes et interrogations légitimes et grandissantes" et pointe du doigt les méthodes d’exploitations américaines comme la fracturation hydraulique.  Signe que le gaz de schiste est contesté par des élus de l’ensemble de l’éventail politique, plusieurs motions ont été votées à l'unanimité par les élus de droite comme de gauche dans plusieurs départements concernés. C'est le cas en Aveyron ou dans l'Hérault.

Quels sont les enjeux ?

Néanmoins, à l‘heure actuelle, où l’économie flirte avec la récession, où le chômage ne cesse d’augmenter et le pays peine à sortir d’une crise qui s’éternise, l’exploitation de ces gaz pourrait redynamiser, de la même façon qu’aux Etats-Unis, le secteur énergétique et stimuler la croissance en panne depuis plus d’un an. C’est en tout cas l’avis de François Fillon qui, lors d’une interview donnée à BFMTV, s’est prononcé en faveur de l’annulation du moratoire interdisant la recherche du gaz de schiste. « La France ne peut pas continuer à avoir peur de tout. […] C’est criminel de se passer des recherches sur le gaz de schiste » En effet, de l’autre côté de l’Atlantique, depuis 2005, les Etats-Unis autrefois importateurs sont devenus exportateurs de gaz. Par ailleurs sur la seule année de 2010, l’extraction et le traitement de ce gaz y a permis la création de 600 000 emplois.

En France, le gaz (15% de la consommation énergétique totale) a vu sa part doubler en 40 ans. Or 98% de la consommation de gaz naturel provient de l’importation. Ainsi, la France dont les réserves serait estimées a 5 097 milliards de mètres cubes (ce qui correspondrait a plus d’un siècle d’autonomie gazières) pourrait à son tour relancer ses exportations. De plus avec l’exploitation de ce gaz, le prix du gaz aux Etats-Unis est deux fois moindre qu’en Europe, ce qui a un fort impact sur le pouvoir d’achat des ménages et donc mécaniquement sur la consommation.

Prix global du gaz (conventionnel et non conventionnel) en dollars par million de BTU (British Thermal Unit qui indique le contenu énergétique du gaz)
Prix global du gaz (conventionnel et non conventionnel) en dollars par million de BTU (British Thermal Unit qui indique le contenu énergétique du gaz)

Entretien avec Olivier Faure

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